Que serait la science sans ses outils ? Du laser au microscope à force atomique en passant par les tomographes et les caméras, les instruments de laboratoire ont permis aux chercheurs de percer de nombreux mystères. Les technologies à l’œuvre sont devenues parfois si indissociables des paillasses qu’il est aisé d’oublier qu’elles sont aussi le fruit d’avancées scientifiques majeures, que des entreprises ont transformées en produits.
À l’heure de la deeptech, cette vague de start-up qui développent des technologies de rupture issues des laboratoires, les constructeurs d’équipements scientifiques font figure de pionniers. À l’image du bordelais Amplitude, grâce auquel les premiers lasers ultrabrefs ont été commercialisés dès 2001, alors que cette technologie était tout juste arrivée à maturité. S’emparant des découvertes scientifiques pour inventer des applications concrètes et les porter sur le marché, de jeunes pousses et des PME trouvent dans les labos un tremplin pour devenir des pépites technologiques, tout en dopant le travail des chercheurs.
Poursuivre le développement de la techno tout en se confrontant au terrain
La recherche, c’est aussi un marché, celui des fournitures de laboratoire. Selon le comité interprofessionnel des fournisseurs du laboratoire (Cifl), il s’est établi à un peu plus de 2 milliards d’euros en France en 2019 (+ 1,5 % par rapport à 2017, date de la dernière étude). Les laboratoires académiques constituent le premier client, avec 570 millions d’euros, suivis par les biotechnologies (417 millions d’euros) et les industries agroalimentaires (265 millions d’euros).
Bien que faible en valeur, ce marché peut représenter une véritable aubaine pour une jeune pousse innovante. « Pour une société qui souhaite confronter sa technologie aux premières réalités du terrain, c’est un débouché qui n’est pas négligeable, note Pascale Ribon, la directrice deeptech de Bpifrance, qui accompagne de telles entreprises. C’est aussi l’occasion de faire entrer un peu de chiffre d’affaires tout en poursuivant le développement de la technologie. »
La recherche est en effet un environnement particulièrement adapté aux technologies qui cherchent à gagner en maturité. Les contraintes sur le produit sont souvent moindres en termes d’ergonomie ou de design. «Pour un chercheur, peu importe que le boîtier de la machine soit joli ou qu’il faille effectuer quelques réglages avant de lancer l’équipement. Seules les performances comptent », explique Enzo di Luigi, le directeur général de RX Solutions, spécialisé dans les nanotomographes.
Le fabricant peut donc continuer le développement de son équipement en bénéficiant des retours avisés des chercheurs. Par ailleurs, comme l’environnement de la recherche est moins normalisé que celui de l’industrie, il est plus facile d’effectuer des mises à jour et des adaptations, souvent en accord avec les chercheurs.
Accroître sa notoriété grâce aux publications des chercheurs
Ce lien avec les laboratoires permet également d’accroître la notoriété des entreprises grâce aux publications des chercheurs, dont les travaux s’appuient sur leurs équipements. « Nous n’avons pas eu besoin de faire de publicité pour renforcer notre activité dans le domaine des microscopes à force atomique, raconte Didier Pellerin, le gérant de Concept Scientifique Instruments (CSI). En étant mentionné dans plusieurs publications importantes, nous avons attiré l’attention des chercheurs. »
Un constat partagé par RX Solutions. « La recherche est une communauté mondiale, explique Enzo di Luigi. En travaillant avec certains laboratoires, nous avons pu nous ouvrir au marché international. Depuis, nous sommes implantés en Allemagne, en Israël, en Suisse, en Russie… Les chercheurs sont les meilleurs porte-parole de notre solution. »
Si la fourniture d’équipements pour la recherche constitue un beau tremplin pour des technologies innovantes, elle n’est pas toujours une finalité pour les entreprises. La nature de ce marché, dépendant des appels d’offres, et la tendance à la baisse du budget des laboratoires académiques limitent les perspectives de croissance lorsque la société atteint une certaine taille. Les débouchés vers l’industrie s’affirment naturellement comme un moyen d’élargir l’activité de l’entreprise.
Garder un pied dans le futur
Ainsi, Amplitude a mis en place une division dédiée aux lasers industriels quelque temps après sa création, tandis que RX Solutions s’est tourné vers des applications en contrôle non destructif. Et CSI franchira bientôt le pas en proposant un équipement dédié aux industriels dans les semi-conducteurs. Cependant, faire cohabiter activités industrielles et recherche n’est pas si aisé.
Certaines sociétés craignent d’être trop stigmatisées en tant que fournisseurs d’appareils scientifiques. « Dans l’industrie, ça peut être interprété comme un manque de robustesse de la technologie, pointe Jean-François Morizur, le fondateur du fabricant de composants optiques Cailabs. C’est caricatural, mais cette dichotomie existe. »
À mesure que l’activité de la société s’étend à l’industrie, il est aussi tentant de délaisser le domaine scientifique, moins générateur de chiffre d’affaires. Une erreur, selon Jean-Baptiste Marie, le fondateur d’Abbelight, start-up parisienne qui a mis au point un nanoscope. « C’est un marché difficile, c’est vrai ! Mais avoir un pied dans la recherche, c’est aussi avoir un pied dans le futur. Une société comme Olympus l’a appris à ses dépens. Après avoir été un acteur majeur dans la microscopie pour les laboratoires, ils ont peu à peu négligé le secteur de la recherche au fur et à mesure que leur chiffre d’affaires grossissait dans d’autres activités. Leur capacité d’innovation s’est atrophiée et ils ont raté le coche de la nanoscopie. » Une solution que le géant japonais propose désormais à ses clients… via la technologie d’Abbelight.



