Un survol de la main et le portique s’ouvre. Pour pénétrer dans le siège d’Idemia, à Paris-La Défense, pas besoin de badge. Les empreintes digitales des salariés font office de sésame. L’appareil qui les lit, diffusant une lumière violette rappelant le logo, est un produit maison, lancé en 2014 par Morpho, la branche identité et sécurité de Safran. C’est en fusionnant cette filiale avec l’entreprise Oberthur Technologies que le fonds Advent International a donné naissance à Idemia, en 2017. Le sens de ce rapprochement entre un spécialiste de l’identité et de la sécurité et un acteur des cartes télécoms et bancaires ? Utiliser la biométrie pour sécuriser les échanges sur internet.
En pleine accélération du numérique liée à la pandémie de Covid-19, l’ambition prend encore plus de sens. "La biométrie va nous donner accès à de nouveaux marchés, anticipe Philippe Barreau, le vice-président identité et sécurité publique d’Idemia. La croissance du digital exige d’être capable d’authentifier une identité numérique. C’est particulièrement vrai dans le voyage, la banque et les télécoms."
Les jeux Olympiques de 2024, un marché convoité
Prêt à embarquer sur un vol grâce à une simple photo ? La technologie qui le permet aux aéroports Changi, à Singapour, et Lyon Saint-Exupéry, en France, est signée Idemia. En croisant la photo du visage, celle de la pièce d’identité et le code-barres de la carte d’embarquement, le système génère un gabarit biométrique qui permet au passager d’être reconnu aux portiques. Pour sécuriser l’authentification, le groupe voit plus loin. "Nous avons développé un dispositif capable de lire la puce d’un passeport depuis un smartphone, pour renforcer le niveau de sécurité par rapport au recueil d’une photo du document d’identité", pointe Vincent Bouatou, le directeur innovation de la direction identité et sécurité publique d’Idemia. Non autorisé en France, il pourrait intéresser le secteur bancaire, pour sécuriser l’ouverture de comptes en ligne, par exemple.
Dans le centre où le groupe reçoit ses (futurs) clients, au onzième étage du siège, la présence d’une voiture électrique témoigne de la multitude d’usages anticipés. "La reconnaissance faciale peut faciliter l’accès à un véhicule partagé, à un stade", décrit Vincent Bouatou. Seules les personnes autorisées pénètrent dans l’enceinte et le filtrage, automatisé, reste rapide.
Des arguments qu’Idemia, comme son concurrent français Thales, devrait faire valoir pour vendre sa solution aux organisateurs des jeux Olympiques 2024. Quelques étages plus bas ainsi qu’à Osny (Val-d’Oise) et à Bochum (Allemagne), une centaine de personnes rattachées à la R & D travaille à rendre ces technologies plus robustes et acceptables. La constitution d’une base de données biométriques représente un risque pour la protection de la vie privée ? "Nous imaginons des solutions où les données sont conservées sur le smartphone de l’utilisateur et envoyées au serveur une heure avant le début du match, voire sur place par Bluetooth, répond Vincent Bouatou. Un autre projet vise à faire le calcul biométrique directement sur le téléphone, à partir des documents fournis et de la photo prise par la borne de reconnaissance faciale quand la personne arrive sur place."
Collaboration avec Interpol et le FBI
Malgré ces marchés émergents, les activités gouvernementales représentent toujours plus de 50 % du chiffre d’affaires du groupe (2,3 milliards d’euros en 2019, 15 000 collaborateurs). Héritant du contrat décroché par Morpho, Idemia a contribué à créer pour le gouvernement indien l’une des plus grandes bases de données biométriques au monde, Aadhaar. Quelque 1,2 milliard de personnes y sont recensées, chacune ayant donné ses empreintes digitales, faciales et de l’iris. L’expérience a peut-être bénéficié à Idemia pour remporter, avec le français Sopra Steria, le contrat attribué par l’Union européenne pour créer une base de données biométriques pour les contrôles aux frontières de l’espace Schengen. Prévue pour 2022, elle intégrera les empreintes digitales et les portraits de plus de 400 millions de ressortissants de pays tiers.
La force du groupe est aussi de travailler avec les services de sécurité de nombreux pays, dont le FBI et Interpol. Là encore, la reconnaissance faciale ouvre des perspectives, explorées par Augmented Vision, en démonstration au siège mais pas encore sorti. "Ce logiciel scrute des images de vidéosurveillance en temps réel et en post-événement, précise Vincent Bouatou. Après un attentat dans le métro, par exemple, il peut retrouver sur les images un visage figurant dans une liste d’intérêt préétablie, reconstituer des trajectoires et des interactions entre personnes." Une technologie que le groupe ne vendrait pas à n’importe qui. "Nous avons défini un processus éthique interne pour veiller à ne pas fournir nos solutions à des clients susceptibles de les utiliser à des fins contraires aux droits de l’homme", argue Vincent Bouatou.
Une démarche mise en avant après qu’Idemia a été mis en cause, en septembre, par Amnesty International pour la vente d’équipements de reconnaissance faciale au Bureau de la sécurité publique de Shanghai en 2015 (à l’époque de Morpho). Pas de quoi réduire ses affaires avec les forces de l’ordre de pays démocratiques. D’après le quotidien québécois" La Presse", Idemia s’est positionné pour fournir à la Sûreté du Québec une solution permettant de comparer les images des caméras de surveillance à une base de données judiciaire comprenant des dizaines de milliers de photos. En jeu : un contrat de 4,4 millions de dollars.
Philippe Barreau, vice-président identité et sécurité publique d’Idemia
« La moitié de notre activité vient de la biométrie »
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Pourquoi travaillez-vous sur la reconnaissance faciale ?
Morpho a eu l’idée d’informatiser le recueil et la comparaison des empreintes digitales pour accélérer les enquêtes policières. Puis est apparu le besoin d’outils d’identification : reconnaissance des veines, de la voix, du visage. Plus tard, la réticence de certains pays à demander les empreintes digitales pour contrôler les flux aux frontières et la volonté de renforcer la fiabilité ont accéléré le recours à la reconnaissance faciale. -
Quels sont vos clients ?
Les technologies de biométrie représentent 50 % de notre chiffre d’affaires. Nous travaillons avec plus d’un tiers des pays du monde sur la partie policière et avec 70 sur la partie identitaire. Depuis longtemps, nous collaborons avec des polices du monde entier, mais ne pouvons entrer dans les détails pour des raisons de confidentialité. Nous travaillons aussi avec de nombreux aéroports. -
Que représentent pour vous les jeux Olympiques de 2024 ?
Montrer ce que nos technologies peuvent apporter, ce qui dépasse la seule reconnaissance faciale. L’enjeu est de s’assurer que seules les personnes autorisées entreront dans les stades. Il s’agit de réguler un flux de personnes et sans désagrément pour les utilisateurs, avec un système fondé sur le consentement et garantissant la protection de leurs données.



