Son casque marqué d’un T accroché à la boucle de son sac à dos, Saad pénètre comme tous les jours dans l’enceinte de l’usine de Tesla à Grünheide, à 30 kilomètres de Berlin. C’est ici que le constructeur automobile a implanté sa première gigafactory européenne pour y fabriquer ses modèles Y et les batteries qui les alimentent. «Je suis heureux d’avoir trouvé ce travail, car il n’y a pas beaucoup de grandes entreprises dans la région, témoigne le jeune homme de 27 ans employé sur la chaîne de montage. De plus, Tesla offre de réelles perspectives d’évolution.»
Tout serait parfait si Saad n’habitait pas à l’autre bout du Land du Brandebourg, à deux heures de son lieu de travail. «Pour venir, je prends le TER jusqu’à Erkner, la plus grande ville des environs, puis le train gratuit de Tesla jusqu’à l’usine», décrit-il. Le géant américain a sélectionné Grünheide en raison de sa zone industrielle de 300 hectares entièrement aménagée, mais les alentours sont encore peu construits et entourés de denses forêts et de lacs.
Pour se désenclaver, la Tesla Giga Berlin a investi dans une gare – un auvent futuriste inauguré en septembre 2023 – et affrète sa propre voie ferrée de trois kilomètres rachetée à la Deutsche Regionaleisenbahn. Choisie sur appel d’offres, c’est la compagnie locale Niederbarnimer Eisenbahn qui en gère l’exploitation. Le montant de l’investissement n’a pas été précisé.
Une extension sur la forêt qui ne passe pas
«Sur les 11 000 salariés de la gigafactory, plus de 50% viennent de Berlin, 35% du Brandebourg et 10% de Pologne, principalement pour la construction. Seule une centaine habite Grünheide», dénombre Arne Christiani, le maire sans étiquette de la commune de 9300 habitants. Pour cet homme de 63 ans, la venue de Tesla, c’était «comme gagner au loto». «Après la chute du mur, la région s’est désindustrialisée et tous les jeunes sont partis, raconte-t-il en montrant d’immenses villas décrépites dans lesquelles ne vivent plus que des personnes âgées. Désormais, nous voulons les réhabiliter pour y loger des familles.»
Car les ouvriers de Tesla ne sont pas les seuls à profiter de ce dynamisme. Sur le quai de la gare de Fangschleuse, au sud du centre-ville, Katharina, 45 ans, ne s’impatiente plus. «Maintenant, les trains circulent trois fois par heure», se réjouit cette commerçante. Pour la compagnie ferroviaire Deutsche Bahn (DB), la ligne Berlin-Francfort-sur-l’Oder, qui passe par Grünheide, est redevenue rentable. À tel point que la gare pourrait être agrandie et déplacée d’un kilomètre et demi vers l’ouest, juste en face de l’usine de Tesla. Le montant de l’opération est évalué à 200 millions d’euros par la DB, dont une partie sera apportée par des subventions publiques. Un chiffre qui a fait réagir le parti de gauche Die Linke, car Tesla sera le principal bénéficiaire de ce réaménagement. La DB s’est justifiée en arguant qu’elle installe sa gare là où il y a le plus de voyageurs.
Ces travaux entrent dans le cadre de l’extension prévue par Tesla : aux 300 hectares existants, le constructeur veut ajouter 100 hectares, actuellement occupés par une forêt. Il l’explique par son souhait de faire passer sa capacité de production de 500000 à 1 million de véhicules par an. Il aurait donc besoin de construire un bâtiment logistique et une gare de marchandises, ce qui réduirait de 1000 le nombre quotidien de poids lourds sur les routes. Le projet comprendrait également un centre de formation et une crèche. Mais il provoque la colère de défenseurs de l'environnement, dont certains ont provoqué un incendie sur un pylône électrique à proximité de l'usine, la mettant totalement à l'arrêt.
Vers la construction de nouvelles zones résidentielles
Juste en face, la plateforme logistique de Freienbrink connaît, elle aussi, de manière indirecte, un petit renouveau. «Avant Tesla, la zone était remplie à 65%. Six mois après l’annonce d’Elon Musk, tous les emplacements étaient réservés», se souvient Arne Christiani. Plus globalement, c’est tout le Brandebourg qui ressent cet «effet Tesla». «Les possibilités d’emploi et de formation ont augmenté et se sont diversifiées. Toute la région jouit d’une attention et d’une réputation au niveau mondial, qui favorisent l’implantation de nombreuses sociétés», estime Jochem Freyer, le président de l’agence pour l’emploi de Francfort-sur-l’Oder, à la frontière polonaise.
Cependant, les énormes besoins de Tesla en main-d’œuvre entraînent des tensions sur le marché du travail et risquent de pénaliser les PME qui ne peuvent proposer les mêmes conditions salariales. «Tous les industriels recherchent désespérément les mêmes types de profils spécialisés, précise Jochem Freyer. De plus, la pénurie de logements est un facteur limitant pour les personnes qui voudraient changer de travail, mais qui viennent de trop loin.»
Un problème pris très au sérieux par les autorités régionales. À Grünheide, deux zones résidentielles pourraient sortir de terre dans les prochaines années. «Nous pouvons accueillir 11000 à 11500 habitants, pas plus», nuance Arne Christiani, qui a promis à ses administrés de ne pas transformer sa commune bucolique en Wolfsburg, une ville de Basse-Saxe dont toute l’activité tourne autour de Volkswagen. C’est pourquoi le plan de développement du département d’aménagement du territoire Berlin-Brandebourg prévoit que les logements pour les salariés de Tesla et les emplois indirects seront répartis sur 22 communes dans un périmètre de trente minutes de transport autour de la gigafactory. En tout, un potentiel de 40 000 habitations, de la maison individuelle à l’immeuble de plusieurs étages, a déjà été identifié. Reste à savoir quand elles seront construites.



