Des dizaines de journalistes, clients et partenaires se bousculaient au portillon du site de Soitec à Bernin (Isère) lors de l'inauguration officielle de sa nouvelle usine en septembre. Pour franchir la barrière d'entrée, tous devaient montrer patte blanche. Chez ce fabricant français de substrats électroniques avancés, on ne badine pas avec la sécurité. Dans la salle blanche, interdiction absolue de prendre des photos des équipements de production. «Avec le nom des machines, il serait possible de deviner notre processus de fabrication», justifie-t-on en interne.
Des innovations sans brevet
Créé en 1992 par essaimage du CEA-Leti, le laboratoire d'électronique du CEA à Grenoble, Soitec se présente comme un ingénieriste des matériaux semi-conducteurs. Il réinvente les substrats électroniques pour doper les performances et réduire la consommation énergétique des composants. Une expertise qui a imposé son produit d'origine, le silicium sur isolant, dans tous les smartphones du marché. Avec son nouveau substrat, le SmartSiC, l'industriel espère rééditer ce succès dans les véhicules électriques. Autant dire qu'il est devenu un maillon stratégique de l'électronique mondiale et le joyau de la France dans les semi-conducteurs.
Pour défendre sa place, Soitec s'attache à une préservation rigoureuse de ses secrets technologiques et industriels. «La protection de notre propriété intellectuelle fait partie intégrante de notre démarche d'innovation, affirme Christophe Maleville, son directeur technique. À chacune des cinq étapes de développement, de l'idée jusqu'au produit, des spécialistes épaulent les ingénieurs, analysent l'innovation et décident s'il convient de déposer des brevets ou de gérer un secret industriel. L'option brevet s'impose dans les cas où la structure du produit peut être identifiée par rétro-ingénierie puis copiée. Autrement, nous préférons ne pas divulguer notre recette. Car déposer un brevet c'est la dévoiler.» La propriété intellectuelle mobilise une dizaine d'experts en interne et bénéficie de l'aide de deux cabinets de conseil.
Soitec investit 11 % de son chiffre d'affaires en R&D et dépose en moyenne 0,7 brevet par million d'euros investi en innovation. Sur le dernier exercice fiscal clos en mars 2023, la société en a fait enregistrer 391, portant son portefeuille à plus de 4000. «Les semi-conducteurs relèvent des deeptechs sur un marché très concurrentiel, estime Pierre Garnier, directeur associé de Jolt Capital, un fonds d'investissement présent dans le capital d'UnitySC, un petit équipementier grenoblois de l'inspection des plaquettes de puces. Les sociétés de ce secteur doivent avoir un large portefeuille de brevets pour protéger en profondeur leurs technologies, mais aussi pour neutraliser ceux de la concurrence. Cela permet de mieux se défendre quand on est attaqué.»
éviter les attaques sur la propriété intellectuelle
Jusqu'ici, Soitec n'a pas eu à affronter de contentieux majeur de propriété intellectuelle. Une situation que Christophe Maleville attribue à deux maîtres mots de la stratégie de la société : rigueur et pragmatisme. Ses ingénieurs se gardent bien d'aller sur des terrains à risque. L'objectif est de garder une liberté totale d'exploitation de l'innovation pour en faire un standard mondial. L'entreprise bénéficie du renfort en propriété intellectuelle du CEA-Leti, son partenaire privilégié en R&D. Ce laboratoire dispose d'un portefeuille de 3 200 brevets mis à la disposition de partenaires industriels via des licences exclusives. Soitec fait partie de ses cinq plus importants licenciés, aux côtés de Lynred, Extende et STMicroelectronics. «La mission du CEA est de soutenir la souveraineté technologique du pays, explique Corinne Hueber-Saintot, la directrice de la valorisation de l'organisme de recherche. Nous apportons à nos licenciés des innovations brevetées, donc sécurisées. Nous continuons avec eux à déposer des brevets pour en étendre la protection dans le temps. » Celui du procédé SmartCut, sorte de scalpel électronique, une invention du CEA-Leti à la base de tous les produits de Soitec, remonte à 1995. Il est tombé dans le domaine public. Mais les deux partenaires ont continué à en élever les barrières de protection avec de nouveaux brevets.
La culture du secret chez Soitec inclut l'aspect humain, avec la sensibilisation des nouveaux collaborateurs et la spécification de cette contrainte dans les contrats d'embauche et de départ. Les précautions vont jusqu'à la prise en compte de l'identité des différents investisseurs. En 2014, la société fait entrer à hauteur de 14% de son capital le fonds d'investissement chinois National Silicon Industry Group (NSIG), à parité avec les deux autres actionnaires historiques de référence: Bpifrance et le CEA. Pour éviter la fuite d'informations stratégiques vers la Chine, un comité des «affaires sensibles», dont sont exclus deux représentants de NSIG, est créé au conseil d'administration. En 2021, il est dissous après une révision de la gouvernance pour réduire la présence de NSIG au conseil d'administration à un seul représentant, le patron de la société finlandaise Okmetic, un Européen. Depuis ce changement, NSIG a abaissé sa part dans le capital de Soitec en dessous de 10 % et a été cantonné au rôle d'«actionnaire passif».

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3725 - Décembre 2023



