L'heure de passer la main est arrivée. Après près de vingt ans à la tête de Schneider Electric, en tant que président puis PDG, Jean-Pascal Tricoire cède le poste de directeur général à Peter Herweck. Il clame vouloir effectuer cette transition alors que «la société est en bonne santé, avec des vents porteurs pour [son] successeur», qu'il accompagnera en tant que président du conseil et ambassadeur en Asie, où il réside. Celui qui a gravi les échelons de l’entreprise en commençant comme chef de projets a multiplié par quatre la taille du groupe français, avec une stratégie tournée vers la transition énergétique.
Un mastodonte français
- 34 milliards d’euros de chiffre d’affaires
- 15 milliards d’euros de chiffre d’affaires dans le numérique
- 1,8 milliard d’euros de dépenses en R&D
- 128 000 salariés dans le monde (en 2021)
Source : Schneider Electric
Le spécialiste des équipements électriques et des automatismes industriels signe une année record, avec des bénéfices nets de 3,5 milliards d’euros en 2022, en croissance de 9% sur un an. Le chiffre d’affaires, en hausse de 18%, s’élève à 34 milliards d’euros. Les perspectives pour 2023 sont bonnes, l’industriel misant sur une progression de la marge opérationnelle de 12 à 16%, mais cet essor devrait ralentir à moyen terme. Sycomore AM, l'un des actionnaires de l’entreprise, prévoit «une croissance annuelle autour de 6% entre 2023 et 2028-2029», détaille Alban Préaubert, analyste de ce fonds tourné vers l’économie durable.
Cette belle croissance est à porter au crédit du cap fixé par Jean-Pascal Tricoire sur le logiciel et l’électrification, pour accompagner les enjeux du développement durable. Leader mondial sur la basse tension depuis de nombreuses années, l’industriel s’est renforcé sur toute la chaîne de distribution électrique. Une diversification qui a consolidé Schneider Electric puisque «si les acteurs sont nombreux dans la distribution électrique, peu sont capables d’être présents sur toute la chaîne de valeur», souffle un analyste de la financière Arbevel.
Peter Herweck, un stratège expert en logiciels

© T. Stockill / Gamma Rapho
Un spécialiste de l’automatisation et des logiciels industriels prend la suite de Jean-Pascal Tricoire. Début mai, l’assemblée générale de Schneider Electric officialisera le transfert de la direction générale du groupe à l’Allemand Peter Herweck. Cet ingénieur de 56 ans a rejoint Schneider Electric en 2015 et son comité exécutif en 2016. Il était à la tête de l’activité d’automatisation industrielle de Schneider Electric entre 2016 et 2021 et avait été nommé CEO d’Aveva, un fournisseur britannique de logiciels industriels racheté par le groupe français. Autant dire qu’il connaît la maison.
Titulaire d’une maîtrise en ingénierie électrique et électronique de l’université de Metz ainsi que d’un MBA de la Wake forest university school of business administration, en Caroline du Nord (États-Unis), il est aussi passé par un programme avancé de management de la Harvard business school. Discret, il parle plusieurs langues dont le français, l’anglais, l’allemand, le mandarin et le japonais. Après avoir commencé sa carrière chez Mitsubishi en tant qu’ingénieur logiciel, il a passé plusieurs années chez Siemens. Il a occupé des postes de direction dans l’automatisation des usines et des processus et a été chargé de la stratégie d’entreprise.
Pour le pilier numérique, deux offensives ont été lancées. La première concerne les logiciels pour l’automation et l’industrie, avec l’acquisition de Citect en 2006, Telvent en 2011, Invensys en 2013 et Aveva en 2023 après une première prise de participation de 60% dès 2017. La seconde porte sur les logiciels d’optimisation de l’énergie, un sujet dans l’air du temps, avec les acquisitions d’IGE+XAO, Alpi, Etap et Rib Software. En parallèle, Schneider Electric s’est repositionné comme un partenaire auprès de ses clients qu’il conseille dans le numérique et le développement durable. «Un domaine où le chiffre d’affaires est passé de 0,4 en 2003 à 25 milliards d’euros en 2022», souligne Jean-Pascal Tricoire.
Cette transformation conduit à une activité moins cyclique, grâce à des bénéfices récurrents. La croissance externe n’a pas enrayé le fonctionnement de l’industriel, «performant dans l’intégration d’acquisitions de cibles sur ses métiers ou des métiers très connexes», relève Alban Préaubert. Des intégrations sans doute facilitées par la culture insufflée par le PDG, qui a organisé l’entreprise en multi-hubs. L’objectif est de «se structurer pour que les décideurs soient fortement ancrés dans les régions et puissent décider de toute la chaîne de valeur, R&D, production, réseaux de fournisseurs, services, projets...», explique-t-il. Un fonctionnement grâce auquel des choix adaptés aux contextes locaux ont pu être pris lorsque la pandémie de Covid-19 a éclaté. Mais aussi au quotidien, puisque Schneider Electric s’est durablement implanté en dehors de la France lors des vingt dernières années.
Internationalisation et arrêt de sites
L’Amérique du Nord représente désormais 32% du chiffre d’affaires de l’entreprise, l’Asie-Pacifique 30%, l’Europe de l’Ouest 25% et le reste du monde 13%. Schneider revendique aussi une forte présence dans les pays émergents puisque l’entreprise y réalise 41% de son chiffre d’affaires. Une implantation logique puisqu’elle propose des solutions pour l’urbanisation, l’industrialisation et la numérisation, autant de sujets clés pour ces pays. «La majeure partie de nos offres sont très différentes selon les pays et le sont de plus en plus», ajoute Jean-Pascal Tricoire. Des différences culturelles et technologiques qui confortent le groupe dans son organisation décentralisée.
Mais l’internationalisation de la société ne se fait pas sans évolutions sur l’empreinte de l’entreprise en France. Schneider Electric compte une petite centaine de sites sur le territoire, dont un tiers d’agences commerciales, un tiers de sites tertiaires (bureaux et centres de R&D) et un tiers de sites industriels dont 25 usines, deux centres de distribution et quelques sites dédiés aux services. «L’effectif est passé d’un peu plus de 20 000 salariés au début des années 2010 à moins de 15 000 aujourd'hui», glisse Yvon Mory, le coordinateur CFDT.
Une baisse du nombre de salariés qui s’est accompagnée de la fermeture de plusieurs sites industriels, comme ceux de Saumur (Maine-et-Loire), Lattes, Fabrègues, La Pompignane et Mudaison (Hérault), Beynost (Ain)... La dernière annonce en date concerne l’arrêt du site de Bourguèbus (Calvados) qui fabrique des boîtiers électroniques pour les volets roulants et les machines industrielles. Certains sites voient leur production redirigée vers d’autres usines en France ou bien en Europe de l’Est. Yvon Mory déplore «la course perpétuelle à la rentabilité au détriment des salariés et de l’emploi».
Le syndicat Force Ouvrière (FO) s’inquiète d’une fabrication de produits moyen ou bas de gamme en Europe orientale qui rivalise avec la production française. «Il n’y a pas de concurrence interne chez Schneider Electric», balaie Jean-Pascal Tricoire qui explique vouloir garder en France «des produits à très forte valeur ajoutée et à très haut niveau technologique». Pas sûr que cela suffise à rassurer les salariés français. D’autant plus que Peter Herweck est l’ancien patron du spécialiste des logiciels industriels Aveva. «À lui de nous rassurer», glisse Emmanuel Da Cruz, le coordinateur FO chez Schneider Electric. Porteuse de bons résultats financiers, la transition de l’industriel vers les services et les logiciels devrait se poursuivre. La succession de Jean-Pascal Tricoire entend s’inscrire dans la continuité.



