Samsung fait une irruption tout aussi spectaculaire qu'inattendue dans la course de la 5G. Déjà présent dans le domaine à travers ses puces et ses smartphones, le géant coréen de l’électronique se propulse aux avant-postes de la bataille des équipements de réseaux. Un marché tenu dans la 4G par quatre principaux équipementiers dans le monde, deux européens, Ericsson et Nokia, et deux chinois, Huawei et ZTE.
Un contrat de 6,6 milliards de dollars
Témoin de son succès, le méga contrat 5G remporté auprès de Verizon, l’un des trois plus gros opérateurs télécoms américains aux côtés d’AT&T et T-Mobile US. Il a été fièrement annoncé aux investisseurs, le 7 septembre 2020. Le montant atteint 6,6 milliards de dollars en cinq ans, faisant de Samsung l’un des trois grands bénéficiaires du bannissement de Huawei aux Etats-Unis, aux côtés d’Ericsson et de Nokia.
Jusqu’ici, Samsung était connu davantage pour ses smartphones, un marché qu’il domine depuis 2011 selon le cabinet Strategy Analytics, que pour ses équipements de réseaux mobiles. Un domaine sur lequel il n’était qu’un petit cinquième fournisseur mondial avec seulement 3 % du marché en 2017 selon le cabinet Omdia, loin derrière Huawei (28 %), Ericsson (27 %), Nokia (23 %) et ZTE (13 %). Le méga contrat de Verizon le hisse aux devants de la scène, le faisant apparaître comme un équipementier majeur de la 5G.
"Cela fait trois ans que Samsung travaille étroitement avec Verizon sur de nombreux projets et notamment l’intéropérabilité de ses équipements avec ceux de Ericsson et Nokia, explique à L’Usine Nouvelle Stéphane Téral, analyste des équipements télécoms au cabinet LightCounting, aux Etats-Unis. Tous les opérateurs confrontés au remplacement éventuel de Huawei ont suivi de près son parcours. Et avant Verizon, Samsung était un fournisseur de Sprint maintenant intégré chez T-Mobile US. "
N°1 des équipements 5G ?
Le bannissement de Huawei de la 5G en Amérique du Nord, en Australie, en Inde, au Japon ou encore dans certains pays européens comme le Royaume-Uni ouvre à Samsung une opportunité inespérée de développement. Le contexte géopolitique en fait une alternative majeure au grand équipementier chinois de nature à disputer ce rôle à Ericsson et Nokia, vus jusqu’ici comme les deux grands gagnants de l’exclusion de Huawei.
Et cela se voit dans sa montée discrète mais certaine sur le marché. De 3 % en 2017, sa part dans le marché des équipements de réseaux mobiles a grimpé à 5 % en 2018 puis à 10 % en 2019 selon le cabinet Omdia. Sa progression dans la 5G, qui ne représente encore qu’une petite partie des investissements des opérateurs télécoms, s’annonce fulgurante. Selon les chiffres du cabinet Dell’Oro, cités par le journal sud-coréen Business Korea, le groupe coréen se hisse en tête avec 37 % de ce segment de marché en six mois, d’octobre 2019 à mars 2020, devant Huawei (28 %), Ericsson (27 %) et Nokia (8 %). Un vrai tremblement de terre !
Des chiffres inquiétants pour l’avenir d’Ericsson et de Nokia mais que Stéphane Téral ne partage pas. "Nous avons constaté une montée de Samsung, l’an dernier, quand la China n’avait pas commencé à déployer la 5G, reconnait-il. Si vous retirez la Chine où les volumes sont faramineux, effectivement Samsung peut se retrouver numéro 2, derrière Ericsson et Nokia. Mais le deuxième trimestre 2020 a été extraordinaire en Chine, ce qui a permis à Huawei et ZTE d’augmenter leurs parts de marché. Si bien que Samsung, qui a fait un mauvais deuxième trimestre 2020, est retombé à sa cinquième place derrière Huawei, Ericsson, ZTE et Nokia selon notre classement. "
Objectif: 20 % du marché en 2020
Contrairement à Huawei, Ericsson et Nokia, Samsung se refuse de participer à la bataille de chiffres des contrats 5G. Mais il aurait signé une cinquantaine de contrats avec le potentiel de fournir une dizaine d’opérateurs télécoms en Europe, dont Hutchinson 3 UK, au Royaume-Uni, selon l'analyste de LightCounting. Il ne cache pas son ambition de prendre 20 % du marché mondial des équipements de réseaux mobiles en 2020, ce qui reviendrait à doubler son empreinte sur ce marché stratégique par rapport à 2019.
Face à cette offensive, Nokia apparaît comme l’équipementier le plus menacé. C'est à ses dépens que le contrat de Verizon a été remporté par Samsung. Le dragon coréen pourrait-il le supplanter dans les équipements de réseaux 5G comme il l'avait fait dans les téléphones mobiles en 2012? Stéphane Téral n’y croit pas trop. "Il faudrait bien plus que le contrat avec Verizon pour l’emporter, estime-t-il. On ne connait pas le nombre de contrats 5G qu’il a engrangé. Mais une chose est sûre : c’est beaucoup moins que chez Nokia. Certes, Samsung est un groupe ultra puissant, très connu et respecté dans le monde. Mais il a la grande faiblesse de ne s’être jamais donné les moyens nécessaires à la conquête du monde dans les réseaux mobiles. Peut-être que le contrat avec Verizon va réveiller ses appétits et l’inciter à redoubler d’efforts. Il en a les moyens." A ce stade, le groupe de Séoul tire ses revenus dans les réseaux 5G d'une poignée d'opérateurs télécoms: les sud-coréens KT, SK Telecom et LG UPlus, les américains Verizon, T-Mobile US et AT&T, et le japonais KDDI.
Un concurrent aussi redoutable que Huawei
Dans sa course, Samsung dispose d’un sacré atout : l’intégration verticale. Il est présent sur l’ensemble de la chaîne de valeur de la 5G, des puces jusqu’aux réseaux en passant par les smartphones, ce qui lui donne une vision de bout-en-bout du marché. Un avantage essentiel sur Ericsson et Nokia qui sont sortis des terminaux et sous-traitent la réalisation de leurs puces. Il bénéficie de l'expérience de la Corée du Sud, premier pays au monde à avoir déployé la 5G à grande échelle, et ce depuis avril 2019.
Par le passé, le groupe coréen a fait la démonstration de sa capacité à réussir presque tous ses paris de devenir numéro un mondial. C'est vrai dans les puces mémoires en 1992, la télévision en 2006, les écrans plats en 2001 ou encore les smartphones en 2011. Réussira-t-il à en faire de même dans les réseaux mobiles à la faveur du passage à la 5G ? En tout cas, Ericsson et Nokia sont prévenus. Ils vont devoir faire face à un concurrent émergent puissant, peut-être tout aussi redoutable que Huawei.



