Safran mis au défi par Airbus, Boeing et Dassault d’augmenter ses cadences de production

Safran a vu son chiffre d’affaires baisser de 7,5% en 2021, reflétant le point bas atteint par le groupe. Le motoriste doit augmenter ses cadences dans le civil et le militaire mais pourrait être freiné par de multiples tensions apparues dans la chaîne d’approvisionnement.

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L'an dernier, Safran a livré 845 moteurs Leap, contre 815 en 2020. Objectif pour 2023: assembler 2000 de ces moteurs, destinés aux Airbus A320neo et aux Boeing 737 MAX.

Le point bas a été atteint et le redécollage s’annonce agité. C’est ce qui résume la situation dans laquelle se trouve Safran, à l’aune de ses résultats financiers présentés jeudi 24 février. « L’année 2022 sera celle du rebond, des hausses de cadences de production et du retour à la croissance », a affirmé Olivier Andriès, le directeur général de Safran. Safran veut rapidement tourner la page de 2021 tout en ayant conscience que l’année qui débute sera semée d’embûches. Objectif affiché pour 2022 : un chiffre d’affaires compris entre 18 et 18,2 milliards d’euros.

L’équipementier et motoriste a affiché en 2021 un chiffre d’affaires de 15,3 milliards d’euros, en baisse de 7,5% par rapport à 2020, et un résultat net de 760 millions d’euros (-10%). Des niveaux bien en deçà de ceux de 2019, avec cette année-là un chiffre d’affaires de 24,6 milliards d’euros et un résultat net de 2,6 milliards d'euros. Safran aura malgré tout contenu l’impact financier de la crise du transport aérien grâce à un plan d’adaptation qui comprenait notamment des baisses d’effectifs, passés à l’échelle mondiale de 95 400 à 76 700 personnes en l'espace de deux ans.

Baisse de régime des long-courriers

En 2021, le groupe a livré 952 moteurs, dont 845 Leap (qui équipent environ 60% des Airbus A320neo et tous les Boeing 737 MAX) et 107 CFM 56, destinés aux anciennes versions de ces appareils. C’est moins qu’en 2020, année durant laquelle Safran avait livré 972 moteurs (dont 815 Leap). L’objectif de 900 Leap livrés en 2021 a été contrarié par des tensions sur la chaîne d’approvisionnement, en particulier aux Etats-Unis où les fournisseurs peinent à repartir après avoir taillé dans les effectifs bien plus fortement qu’en France. Malgré le doublement des livraisons de moteurs M88 pour le Rafale de Dassault, passées de 33 à 64, le chiffre d’affaires de l’activité propulsion a baissé de 1,1%.

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Dans les autres activités, le trou d’air est encore plus prononcé. Si Safran motorise uniquement les courts et moyen-courriers, il fournit de nombreux équipements pour les long-courriers tels que l’Airbus A350 et le Boeing 787. Alors que les livraisons du premier ont fortement baissé, elles sont toujours au point mort pour le second en raison de problèmes de fabrication. D’où les baisses de chiffres d’affaires enregistrées en 2021 par les activités liées aux équipements aéronautiques (-6,3%) et aux intérieurs d’avions (-19,9%), cette dernière faisant même état d’une perte de 167 millions d’euros.

Au menu en 2022, Leap et M88

« Le défi désormais, c’est de parvenir à assurer les montées en cadences de production pour le Leap, destiné à Airbus et Boeing, et le M88 pour le Rafale de Dassault », a lancé Olivier Andriès. Côté civil, Safran prévoit de produire 2000 moteurs Leap en 2023, soit le chiffre qui aurait dû être atteint dès 2020 si la pandémie mondiale n’avait pas eu lieu. Les avionneurs mettent les bouchées doubles pour augmenter leurs cadences et comptent en particulier sur Safran pour tenir le rythme. Boeing devrait passer de 15 B737 MAX par mois au second semestre 2021 à 31 par mois au printemps 2022, puis 40 fin 2022 et 50 en fin d’année 2023. Pour Airbus aussi, le calendrier est fixé : il faut passer de 45 A320neo par mois fin 2021 à 64 à l’été 2023. Voire 70 en 2025 et même 75 au-delà…

Même tendance à la hausse avec le Rafale. « Nous aurons moins de livraisons en 2022 en raison de la fin du contrat indien, mais les contrats récemment remportés auront vraiment un impact sur le volume de livraisons en 2024 et 2025 », a précisé Olivier Andriès. Le dirigeant anticipe une cadence pour le Rafale équivalent à quatre avions par mois à cet horizon. Le motoriste assemble à la fois des moteurs pour la première monte mais aussi des moteurs de remplacement.

Une supply chain sous tension

Safran va-t-il être en mesure de tenir la cadence ? Rien n’est moins sûr. « Aujourd’hui, l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement est confrontée à de fortes tensions en matière de recrutements, nécessaires pour assurer les montées en cadences de production », a appuyé Olivier Andriès. Pour l’heure, le groupe table sur 12 000 embauches par an dans le monde sur les quatre prochaines années, dont 3 200 personnes par an en France.

Au-delà des ressources humaines, la remontée de Safran pourrait être limitée par des pénuries de matières premières. « Là encore, la chaîne d’approvisionnement est impactée, qu’il s’agisse de matières métalliques et chimiques », a assuré Olivier Andriès. Et le dirigeant de préciser que les tensions concernaient aussi les composants électroniques et l’inflation galopante. Autant d’éléments qui expliquent la prudence de Safran en ce qui concerne le calendrier industriel d’Airbus pour l’après 2023. « J’insiste sur l’attention qu’il faut avoir concernant la capacité de l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement à suivre les montées en cadences, a alerté Olivier Andriès. Elle est aujourd’hui très fragile, notamment aux Etats-Unis. »

L'acquisition tout juste annoncée d'Aubert et Duval, avec Airbus et Tikehau ACE Capital, après presque deux années de négociations, devrait a contrario constituer un facteur de stabilité pour Safran. L'entreprise fournit des pièces et matériaux critiques, en particulier pour la défense, mais a livré des produits avec des problèmes de qualité à cause de d'une situation de sous-investissement chronique. En raison de son expertise, c'est Safran qui va assurer le pilotage industriel au sein de ce consortium qui devrait mettre en musique un plan de modernisation de 300 millions d'euros sur cinq ans, comme Olivier Andriès l'avait annoncé dans une interview accordée à L'Usine Nouvelle.

Le conflit en Ukraine s'invite dans la calendrier de Safran

Le conflit qui émerge en Ukraine à cause de la Russie pourrait en revanche compliquer l’équation pour Safran. D’abord parce que le russe VSMPO représente 50% de ses approvisionnements titane, utilisé pour les trains d’atterrissages et les moteurs. « Compte tenu de la situation depuis le début de l’année, nous avons décidé d’augmenter nos stocks de titane, a rassuré Olivier Andriès. Nous avons racheté différents stocks et notamment en Allemagne. A l’heure où je vous parle, nous avons suffisamment de stocks jusqu’à l’automne. »

Mais l’exposition du groupe à la Russie va au-delà : le groupe emploie près de 600 personnes dans ce pays où il génère 300 millions d’euros, soit environ 2% du chiffre d’affaires. Les activités et partenariats du groupe dans le pays concernent pour l’essentiel le Sukhoï Superjet 100, un appareil civil régional de 100 places. Safran fournit en partenariat avec les russes le moteur Sam146, les nacelles et les trains d’atterrissages. Chaque année, entre 20 et 25 exemplaires de cet avion sont produits.

Cette activité sera-t-elle affectée par le conflit ? « Nous attendons de voir ce qu’il va se passer dans les jours qui viennent, je ne peux rien prédire, a confié Olivier Andriès. Nous appliquerons toutes les décisions qui seront prises par les gouvernements en Europe. » Pour Safran, la remontada ne sera pas de tout repos.

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