C'était en novembre 2021. En pleine COP 26 à Glasgow, la start-up francilienne Kayrros présentait avec l’Inrae, le Biomass Carbon Monitor, un outil permettant de mesurer les variations de la capacité des forêts à réduire le carbone présent dans l’atmosphère. La deeptech, créée en 2016 par l’ancien président de Schlumberger business consulting, Antoine Rostand, avec quatre scientifiques en lien avec le laboratoire des sciences du climat et de l’environnement (LSCE) de Paris Saclay, trouvait dans le suivi des actions de lutte contre le réchauffement climatique une nouvelle application de ses outils d’intelligence artificielle. De quoi permettre d'analyser les images fournies par les satellites Sentinelle 1, 2 et 5 de l’Agence spatiale européenne (ESA), et d'autres si nécessaire, comme celles de la Nasa.
Des outils qui lui permettent aussi de cartographier les fuites de méthane partout dans le monde et surtout de suivre tous les flux de matières premières sur le globe en pistant trains de marchandises et bateaux cargos depuis l’espace. Cette dernière capacité permet, entre autres, de « suivre l’impact de sanctions économiques à l’encontre de pays en suivant les flux de matière », explique Antoine Rostand. C’est notamment pour cette capacité que la Banque européenne d’investissement avec un prêt de 15 millions d'euros et l’État français, via le nouveau fonds French Tech souveraineté opéré par Bpifrance, participent au tour de table de 40 millions d’euros annoncé par la start-up mardi 22 mars, aux côtés de NewSpace Capital, Opera Tech Ventures, et BNP Paribas.
Un outil pour suivre les sanctions...
C’est le premier investissement de French Tech souveraineté, un fonds doté de 150 millions d’euros lancé en 2020 pour « soutenir des entreprises technologiques françaises développant des technologies d’avenir à caractère souverain, qui peuvent être la proie de grands acteurs étrangers ou être dépassées par des concurrents parvenant à mieux se financer », tel que l'explique un communiqué de Kayrros. Un fonds qui apparaît comme un des bras armé du programme France 2030, qui réserve 1,5 milliard d’euros pour faire émerger d’ici à cinq ans une offre française de lanceurs réutilisables, des acteurs du new space et une constellation de connectivité.
« La disponibilité de données climatiques fiables en temps quasi-réel est un avantage stratégique pour les pays, pour leur sécurité énergétique, leur durabilité et leur croissance économique », explique Adrien Muller de Bpifrance, dans un communiqué. Ce tour de table, qui porte à 72 millions d’euros les capitaux levés par l’entreprise depuis sa création, va permettre à Kayrros de développer son réseau commercial. Les bureaux aux États-Unis, au Royaume-Uni et de Singapour vont être renforcés. Un nouveau sera ouvert en Allemagne. L’effectif de l’entreprise, composé principalement de mathématiciens basés en France, à Huston, New York, Londres, Bangalore et Singapour, devrait passer de 150 à 200 personnes d’ici à la fin de 2022.
... Et établir la taxe carbone aux frontières
Kayrros veut fournir, sous forme d’abonnement, ses analyses des données géospatiales aux entreprises, grands courtiers et institutions financières, voire aux Etats, pour suivre les flux de matières et leur empreinte carbone. « Les gestionnaires d’actifs travaillent avec nous pour avoir une mesure indépendante de l’empreinte environnementale des sociétés dans lesquelles ils investissent », explique Antoine Rostand. Kayrros peut notamment cartographier les émissions de méthane et de CO2 des cimenteries, centrales électriques, unité de production de gaz...
Cette solution de mesure indépendante devrait aussi permettre à l’Europe d'outiller son mécanisme de taxe carbone aux frontières. « Un acier qui va arriver en Europe, suivant où il a été fondu, n’aura pas la même empreinte environnementale », explique le dirigeant de Kayrros. La robustesse des analyses de l'entreprise pour fournir des informations opposables tient à la fois de la fiabilité des sources d’images fournies par l’ESA et à la « qualité de la science, validée par les pairs, avec une série de publications, notamment dans la revue Science », précise Antoine Rostand. Indispensable pour pouvoir taxer un jour l’empreinte carbone de l’acier chinois.



