Décryptage

Pourquoi Emmanuel Macron fait de "l’avion vert" un enjeu de souveraineté industrielle

En déplacement sur le site de Safran à Villaroche (Seine-et-Marne), Emmanuel Macron doit dévoiler ce 16 juin plusieurs mesures visant à soutenir la décarbonations du secteur aéronautique. Des aéronefs électriques à la production de carburant durable, l’Elysée y voit un enjeu de souveraineté industrielle.

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AFP NE PAS REUTILISER Macron Safran 2019
Emmanuel Macron lors d'une visite dans l'usine Safran de Villeurbanne en 2019. Le président de la République se rend ce 16 juin sur le site de Villaroche.

Après les médicaments et l’intelligence artificielle, place aux avions ! Tout à sa volonté de mettre en avant les thèmes de la souveraineté et de la réindustrialisation, et avant d'inaugurer le salon du Bourget lundi 19 juin, Emmanuel Macron se rend ce vendredi 16 juin sur le site de Safran à Villaroche (Seine-et-Marne) pour annoncer une série de mesures visant à soutenir la décarbonation du transport aérien. Derrière cette initiative, une volonté de «planification écologique», comme on le glisse à l’Elysée, visant à faire fructifier le savoir-faire tricolore aéronautique.

En quoi ce soutien de l’Etat répond-il à un enjeu de souveraineté ? Parmi les rares nations à maitriser sur son sol l’ensemble des activités nécessaires à la fabrication d’avions, la France a aussi beaucoup à perdre si elle rate le virage de la décarbonation du transport aérien. «Au vu de l’importance des industriels comme Airbus, Safran, Thales et Dassault, la France a l’opportunité de jouer un rôle à l’échelle mondiale dans la décarbonation du secteur aéronautique, s’enthousiasmait récemment un haut-dirigeant. Vous en connaissez beaucoup, vous, des secteurs pour lesquels le pays peut avoir une telle influence ?»

Soutenir les avions moins énergivores

L'enjeu de souveraineté industrielle touche notamment les projets de petits aéronefs, mettant en œuvre l’électricité ou l’hydrogène, tels que ceux d’Aura Aero, de VoltAero, d’Ascendance Flight Tecthnologies, de Beyond Aero ou bien encore de Blue Spirit Aero. Leurs engins promettent de révolutionner le transport local et régional mais peinent à trouver les fonds publics et privés nécessaires à leur développement. Alors que certains se sont vus approcher par des acteurs chinois ces dernières années, d’autres ont songé à s’installer aux Etats-Unis. Les soutenir permettrait de garantir leur maintien au bercail.

Autre cible dans le collimateur de l’Elysée : tirer vers le haut les technologies contribuant à la frugalité des appareils. Ce qui passe par un soutien aux activités de R&D, menées avant tout par les grands groupes et en particulier au sein du Conseil pour la recherche aéronautique civile (Corac), lequel avait bénéficié d'une enveloppe de 1,5 milliard d'euros sur trois ans en 2020. D’où le choix d’effectuer ces annonces sur le site de Safran : avec son partenaire américain General Electric, le motoriste commence tout juste à plancher sur un moteur de nouvelle génération. Son nom ? CFM Rise. Dévoilé en juin 2021, il s’agit d’un moteur non caréné à hélices contrarotatives qui pourrait réduire la consommation de carburant de 20 à 30% par rapport au Leap actuel, équipant les Airbus A320neo et les Boeing 737 MAX.

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Une production de SAF encore embryonnaire

Mais l’initiative élyséenne vise en premier lieu à favoriser la production de carburants d’aviation durables (CAD, ou SAF en anglais) sur le sol français. Considérés comme le principal levier pour réduire l’empreinte carbone du transport aérien, puis qu’utilisables par les appareils actuels avec un potentiel de réduction de 80% des émissions de CO2, leur production fait encore du rase-mottes. Et y compris dans l’UE, alors même qu’une feuille de route ambitieuse mise sur un taux d’incorporation de 6% en 2030, puis 20% en 2035 et 70% en 2050. Alors que la France était partie avec un coup d’avance, dès 2020, sa filière semble depuis être victime d’inertie. L'Elysée veut croire à un possible sursaut, alors que les représentants de la filière dînaient jeudi 15 juin avec le président de la République.

Derrière ces chiffres d'incorporation de SAF se cachent un arsenal de moyens industriels à déployer pour les produire et saisir une opportunité historique : celle de réduire la dépendance du transport aérien aux énergies fossiles. Mais il va falloir se retrousser les manches. Car la production mondiale va devoir passer d’environ 250 000 tonnes de SAF en 2022 à près de... 400 millions en 2050, dont entre 30 à 50 millions de tonnes pour l’Europe et 6 millions de tonnes pour la France.

Même en 2030, les chances semblent minces pour que l’Hexagone subvienne à ses besoins : le besoin du pays à cette échéance est estimé à 500 000 tonnes de SAF. Or le site de TotalEnergies à Grandspuits – seul site tricolore dans la course pour le moment – prévoit une production de 285 000 tonnes par an à partir de 2025. «Le groupe a modérément cru aux SAF au début, souffle-t-on au sein du ministère de la Transition écologique. Depuis qu’il y a une feuille de route, il est en train d’y croire». Les capacités pour Grandpuits sont d'ailleurs deux fois plus élevés que celles initialement envisagées. Au vu des besoins, l'Etat pourrait accompagner la création d'un deuxième site industriel de grande ampleur.

La France a toutes les cartes en main

En raison de la pénurie de ressources en matière première, les regards se tournent aussi vers les carburants de synthèse, produits à partir d’hydrogène (obtenu via l’électrolyse de l’eau) et de carbone (issu du captage du CO2 atmosphérique). La feuille de route de l’UE prévoit qu’ils contribuent aux pourcentages de SAF à hauteur de 1,2% en 2030, 2% en 2032, 5% en 2035 et 35% en 2050. Mais là encore, les moyens industriels vont devoir suivre pour y parvenir. «Le besoin en électricité attribuable au secteur de l’aviation en France sera de l’ordre de 12 TWh pour 2035 et de 100 TWh pour 2050», chiffre Daniel Iracane, membre de l’Académie des Technologies.

Déchets agricoles et forestiers, énergies décarbonées issues du nucléaire et des renouvelables, acteurs aéronautiques de premier plan… Sur le papier, la France est bien positionnée pour faire de la décarbonation de l’aviation un levier de réindustrialisation. Reste que le pays affronte pour l’heure une rude compétition avec les Etats-Unis : la loi Inflation Reduction Act (IRA) comprend un ensemble d’aides qui a fait exploser les projets de production de SAF et réduit drastiquement les coûts de production. Ces carburants restent deux à trois fois moins chers aux Etats-Unis. Raison pour laquelle Air France, qui en estime le surcoût global à près de 1 milliard d’euros en 2030, achète des SAF en France... mais aussi aux Etats-Unis.

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