Au Havre, la chaudière à bois Biosynergy alimente l’usine de Yara en vapeur depuis la fin de l’année 2023, en plus de chauffer une partie des logements voisins. De quoi «améliorer l’efficacité énergétique de notre site» reconnaît le président de Yara France Nicolas Broutin, qui vise dans son contrat de transition écologique avec l’État une baisse de 39% de ses émissions en 2030 par rapport à 2015 dans son scénario central. Mais pour l’industriel, l’essentiel de la décarbonation devrait venir du captage et de la liquéfaction du CO2 émis lors de la production d’ammoniac, dont le gaz naturel est la principale matière première.
Techniquement, capter le CO2 ne pose pas de problème. «Il est pur et nous en commercialisons déjà une petite partie pour l’industrie agroalimentaire», rappelle Nicolas Broutin. Pour massifier les efforts et enfouir ensuite le CO2 en mer du Nord, le groupe norvégien a monté un consortium, Eco2Normandy, avec d’autres industriels du bassin de la Seine, dont Lat Nitrogren. Ce dernier, dont le plus grand site français produit plus de 3,3 millions de tonnes d’ammoniac, acide nitrique et engrais azotés en amont du fleuve à Grand-Quevilly ne pourra pas atteindre ses objectifs de décarbonation de -65 à -82% à horizon 2030 sans captage et stockage.
L'urgence de discussion avec l'Etat sur le stockage de CO2
En 2024, Lat Nitrogen a investi quelques millions sur un nouveau catalyseur pour réduire ses émissions de protoxyde d’azote, mais cela ne réduira que de 35000 tonnes équivalent CO2 ses émissions. Le vrai projet structurant reste le CCS (capture, captage stockage) d’Eco2Normandy dont l’investissement se monte à plusieurs centaines de millions d’euros. «Lat Nitrogen envisage d’y concourir pour sa part à hauteur de 40 à 50 millions d’euros, mais ne se lancera pas sans assurance de financement public» témoigne Antoine Hecker, responsable de la transition énergétique chez Lat Nitrogen.
Une position confirmée par Nicolas Broutin de Yara qui attend pour l’instant d’y voir plus clair. «Les contrats de transition écologique doivent être poursuivis. Il faut reprendre vite les discussions et les projets», espère le président de Yara France, qui chiffre à 30% le surcoût de la capture par rapport au prix actuel de la tonne de carbone sur le marché européen des quotas ETS. Le projet Eco2Normandy a participé à L’AMI «Grands projets de décarbonation 2024» qui s’est clôturé le 30 septembre et devra attendre la fin de l’année, avec une phase intermédiaire de publication du cahier des charges finales pour savoir s’il bénéficiera des fonds publics.
Pour Nicolas Broutin, il y a désormais urgence à avancer. «On arrive au moment de vérité. Le temps que l’on perd pour décider les investissements en capex commence à peser alors que nous parlons de projets opérationnels en 2029-2030», souligne-t-il. Pas seulement sur le climat. À partir de 2026, l’industriel va recevoir de moins en moins de quotas gratuits de CO2, à cause de la réforme du marché carbone. Et d’autres pays avancent plus vite. Aux Pays-Bas, Yara prévoit de capter 800000 tonnes à horizon 2028 sur son plus gros site européen. Le groupe porte aussi deux projets de nouvelles usines d’ammoniac bleu, avec capture de CO2, aux États-Unis où le gaz est plus de trois fois moins cher.
Besoin d'approvisionnement en hydrogène
Dans le meilleur des scénarios, le groupe norvégien n’exclut pas de baisser jusqu’à 73% ses émissions de CO2 à 2030. Cela dépendra de la disponibilité de l’hydrogène vert. Lhyfe a reçu en mars une subvention de 149 millions d’euros pour installer, en 2028, un site de production d’hydrogène bas carbone de 100 mégawatt (MW), juste à côté de l’usine Yara. Il devrait fournir environ 10% des besoins du fabricant d’ammoniac, et remplacer l’hydrogène gris obtenu actuellement par vapo-reformage du gaz naturel. Mais il faudra en assurer l’approvisionnement en électricité. «Mais à ce qu’on comprend, il y a déjà trop de projets électro-intensifs dans la région et nous ne pouvons pas être dans une démarche progressive d’approvisionnement pour un électrolyseur», s’inquiète Nicolas Broutin.
L’utilisation de l’hydrogène est aussi au cœur de la stratégie de décarbonation de l’Autrichien Lat Nitrogen sur son autre de production d’Ottmarsheim dans le Haut-Rhin. Il a candidaté il y a deux ans déjà avec une filiale d’EDF ( Hynamics) à un PIEEC Hydrogène européen pour investir dans un électrolyseur d’hydrogène. L’investissement est de 140 millions d’euros et l’avant-projet sommaire a été rédigé en 2023. En 2024, l’entreprise a avancé sur l’avant-projet détaillé et a déjà consacré 500000 euros en études. Selon Antoine Hecker, de Lat Nitrogen, l’instruction de la Commission européenne n’est toujours pas terminée. «Alors que la technologie est au point, si nous n’avons pas la visibilité financière on devrait mettre le projet en pause, car nous avons besoin du soutien public là-dessus» conclut-il. Toujours à Ottmarsheim, Lat Nitrogen s’est associé avec d’autres industriels comme Alsachimie, Butachimie, GRTgaz, B+T et 3 communes pour fonder une ZIBAC (Zone industriel bas carbone), l’association nommé COB30 entend explorer la mutualisation d’ intrants, d’équipements, de la production d’hydrogène, les possibilité de CCUS. Elle n’attend plus que la convention de financement de l’Ademe qui doit financer 50% des études.
Enfin le troisième site français de Lat Nitrogen à Grandpuits, en Seine-et-Marne qui compte 190 salariés est selon le BRGM situé sur une zone qui serait favorable au stockage géologique du CO2 dans des aquifères salins. Cette voie est encore peu mature et l’entreprise pour l’instant suit les projets de recherche, en se contentant de poursuivre des projets d’efficacité énergétique.



