L'Usine Nouvelle. - Êtes-vous un patron paternaliste ?
Jean-Luc Petithuguenin. - À une époque, j’ai essayé de revaloriser l’action des patrons du début du XXe siècle qui envoyaient les enfants à l’école et faisaient passer le dentiste dans les corons du Nord. Je ne me revendique plus de cette lignée-là, parce que ce n’est pas compris. Pourtant, je viens de reconstruire un immeuble à La Courneuve pour dépanner des salariés en difficulté, par exemple après une séparation. Dans une société que je veux plus fraternelle que paternaliste, mes gars ne couchent pas dans leur camion.
Vous tenez à vos marges. N’avez-vous jamais songé à faire des entorses à cette politique ?
Jamais ! Parmi les choses qui m’ont motivé pour me mettre à mon compte, il y avait cette volonté de démontrer que l’on pouvait diriger autrement. Traitez-moi de mégalomane, cela ne me dérange pas. Il fallait que ça fonctionne, car je n’ai pas envie de donner à Marine Le Pen le bonheur de dire : « Regardez, avec ses travailleurs immigrés, il s’est cassé la figure. » C’est une fierté pour moi d’avoir des salariés de 70 nationalités d’origine et 35 doubles nationalités qui aiment les valeurs de la France. Ici, la femme est l’égale de l’homme. Nous avons un très bon indice égalité, même si notre base ouvrière compte 90 % d’hommes. Chez les cadres, nous avons plutôt 35 % de femmes. J’ai construit sur vingt-cinq ans une boîte de 10 000 personnes. Cela m’a laissé le temps de démontrer que j’appliquais les valeurs que je professe.
Comment fait Paprec pour racheter tant d’entreprises sans jamais prononcer les mots « synergies » et « PSE » ?
On ne rachète pas des entreprises pour licencier. D’abord, les métiers des déchets ne sont pas délocalisables. Ensuite, la temporalité de ce genre d’opération change tout. Si vous êtes soumis à la dictature de la Bourse, ou d’actionnaires auxquels vous avez promis des marges insensées, vous ne raisonnez pas de la même manière que si vous avez pour objectif de transmettre le groupe à vos enfants.
Vous avez acheté une soixantaine d’entreprises et investi plus de 1 milliard dans vos usines. Ne craignez-vous pas le combat de trop ?
Quand je me suis mis à mon compte, j’ai changé de régime de mariage pour passer en séparation et mettre la maison familiale, qui abritait les enfants, au nom de ma femme. Je suis alors au cœur d’un métier qui va façonner l’industrie. Je me sens comme la famille Peugeot en 1920 : vous savez que l’automobile va révolutionner le monde. Vous prenez le risque de finir en Dedion-Bouton, ou pire, en constructeur collaborationniste. Maintenant, Paprec n’a plus la taille où on peut se casser la figure. Au pire, ce ne sera plus ma famille qui contrôlera.
Le momentum du recyclage est-il terni par la méfiance autour de l’exportation de déchets ?
L’industrie des XIXe et XXe siècles s’est construite sur les industries extractives – le pétrole, le minerai de fer, le charbon. Le XXIe siècle sera celui des matières recyclées. Cette bascule, fondamentale pour la croissance verte, permettra à des milliards d’Indiens, de Chinois, de Brésiliens de sortir de la pauvreté sans que nous finissions tous dans des grottes. Ensuite, il y a toujours eu des voyous et des voleurs. Il ne faut pas pour autant condamner la profession. J’en ai voulu à l’ancienne secrétaire d’État [Brune Poirson, ndlr] d’avoir instrumentalisé ces conteneurs renvoyés en France par la Malaisie, car ce qui est revenu a été contrôlé et rien n’était illégal. Maintenant, il faut raconter toute l’histoire. Les semelles de vos Nike et de vos Adidas fabriquées en Chine étaient en plastique recyclé. Le grand changement, depuis la fermeture des frontières asiatiques aux déchets, c’est que maintenant, elles sont en plastique vierge. Est-ce un progrès pour la planète ? Non. Pourrais-je fabriquer ces semelles en France ? Dans une application aussi peu sensible, je ne peux pas m’aligner. Quand Danone cherche la meilleure bouteille 100 % recyclée pour son eau, j’ai plus de marge… et aussi d’obligations. Je vous parie que dans vingt ans, à force de réglementation, la semelle de vos baskets sera fabriquée en France.



