La course aux câbles est lancée pour les gestionnaires de réseaux d'électricité en Europe. «Nos fournisseurs nous ont mis en garde : ils ne peuvent plus livrer avant la fin de l'année une commande effectuée à l'automne dernier, pointe Gilles Etheimer, le directeur des achats de RTE. Vu les besoins annoncés, la demande européenne de câbles électriques à haute tension devrait croître au moins jusqu'en 2030, où elle pourrait atteindre un plateau.» Alors qu'elle était relativement stable jusqu'en 2018 et 2019, elle a connu un boom à partir de 2021. Aux Pays-Bas, le transporteur d'électricité TenneT a signé en 2023 un contrat de 5,5 milliards d'euros pour la livraison, d'ici à 2032, de plus de 7000 kilomètres de câbles afin de raccorder plus de 2 gigawatts offshore et onshore aux réseaux allemands et hollandais.
En France, RTE estime que son besoin annuel de câbles souterrains s'élèvera 2000 km par an d'ici deux à trois ans, contre moins de 800 avant la pandémie de Covid-19. Il a annoncé, début novembre 2024, avoir précommandé 5000 km de câbles auprès des cinq principaux fabricants européens - l'italien Prysmian, le français Nexans, le danois NKT, le portugais Solidal (appartenant à NKT) et le grec Hellenic Cables. Objectif : assurer ses approvisionnements jusqu'en 2028 pour 668 millions d'euros, auxquels s'ajoutent 300 millions pour l'installation et le montage. «Nous prenons certes un risque en nous engageant fermement pour raccorder des projets qui, eux, ne sont pas toujours finalisés. Mais nous donnons davantage de visibilité à nos fournisseurs, avec un calendrier, une typologie de câbles et des volumes pour qu'ils puissent organiser leur production», résume Gilles Etheimer. Le gestionnaire de réseau prépare une consultation en vue de contractualiser, en 2025, de nouveaux volumes jusqu'à 2032.
Face à l'envolée des commandes, les fabricants, eux, se mettent en ordre de bataille. Prysmian installe de nouvelles lignes de production sur son site de Gron (Yonne), pour un investissement de 66 millions d'euros, soutenu par le plan France 2030 à hauteur de 5 millions d'euros. Le site a déjà embauché 70 salariés supplémentaires et prévoit encore 70 recrutements d'ici à 2026. L' usine doit notamment fournir 3000 km de câbles souterrains au mégaprojet allemand German Corridors, qui vise à relier les champs d'éoliennes de mer du Nord aux grandes villes du sud du pays à travers trois liaisons souterraines. Dans la foulée de l'importante commande de RTE pour 2028, Prysmian a communiqué sur un investissement de 39 millions d'euros sur son site de Montereau-Fault-Yonne (Seine-et-Marne) pour la mise en service, d'ici à 2026, d'une ligne de production de câbles à haute et très haute tension. La capacité de production du site augmentera de 70 % et 60 emplois devraient être créés au cours des deux prochaines années.
Nexans investit en masse
De son côté, Nexans, le deuxième câblier mondial, a lancé en septembre 2024 un programme d'investissement de 81 millions d'euros pour son site de Charleroi, en Belgique. L'usine belge fournit notamment RTE, aux côtés de celle de Bourg-en-Bresse (Ain), où Nexans engage 15 millions d'euros dans deux nouvelles lignes de production. L' industriel injecte aussi 290 millions d'euros à Halden, en Norvège, où sont fabriqués les câbles sous-marins à haute tension. Il doit augmenter ses capacités afin de répondre à la méga-commande d'un montant de 1,7 milliard d'euros de TenneT, pour lequel il doit produire et installer plus de 2 160 km de câbles pour trois parcs éoliens en mer du Nord.
Il investira également 90 millions d'euros dans sa fonderie de Lens (Pas-de-Calais). Unique en son genre en France, le site transforme 160 000 tonnes de cuivre issu principalement d'Amérique latine. Nexans, qui a décidé en 2021 de devenir un «pure player» de l'électrique, a aussi présenté fin 2024 "Sparking electrification with tech solutions", sa feuille de route pour les quatre années à venir. Elle prévoit «un plan d'investissement de plus de 1,2 milliard d'euros dans l'innovation et la modernisation de nos usines, notamment dans les segments PWR-Grid et PWR-Connect [distribution et usage, ndlr] et plus de 2 milliards d'euros d'acquisitions stratégiques», annonce Christopher Guérin, le directeur général du groupe.
Cette stratégie ne satisfait pas totalement RTE, qui veut renforcer le contenu local de la connexion des futurs parcs éoliens en mer dont il a la charge et qui travaille à accueillir un câblier sous-marin en France. Malgré les dizaines de projets planifiés d'ici à 2050, il n'est pas sûr d'y parvenir. Mais il aura essayé.
40000 km de lignes électriques à construire
Les besoins en câbles s’annoncent énormes en Europe. Pour réduire ses émissions de 55% d’ici à 2030 afin d’atteindre la neutralité carbone en 2050, elle doit accélérer l’électrification des usages dans l’industrie, les transports et développer de nouvelles capacités renouvelables, notamment dans le solaire et l’éolien en mer. La consommation d’électricité de l’Union européenne augmentera d’environ 60% d’ici à la fin de la décennie. Il faudra rénover les réseaux de distribution, dont 40 % ont plus de quarante ans, mais aussi doubler les capacités de transport transfrontalières, sans compter le raccordement des parcs éoliens en mer. Une modernisation dont le coût s’élèvera à 584 milliards d’euros. Quelque 40 000 km de lignes électriques à haute et très haute tension, nouvelles ou rénovées, seront construites d’ici à 2030, estime l’ENTSO-e, l’association des gestionnaires de réseaux européens. Plus de 50 % des distances à couvrir le seront par des câbles enterrés et sous-marins.

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3738 - Janvier 2025



