Analyse

Ce que devra accomplir Luca de Meo chez Renault

Renault a acté mardi 28 janvier la nomination de Luca de Meo à la direction générale. Le nouveau responsable aura la lourde tâche de redresser les performances du groupe, tout en accompagnant la renaissance de l’Alliance avec Nissan.

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Luca De Meo
L'ancien dirigeant de la marque Seat aura notamment pour mission de permettre à Renault de renouer avec les bons résultats.

Renault a confirmé mardi 28 janvier la nomination de Luca de Meo, ancien dirigeant de Seat, au poste de directeur général, pour une prise de fonctions prévue le 1er juillet prochain. Dans l'intervalle, l'ex-responsable financière du groupe, Clotilde Delbos, continuera d'assurer l'intérim, avant de devenir directrice générale adjointe. Luca de Meo prendra la suite de Thierry Bolloré, écarté en octobre 2019  dans un contexte de défiance vis-à-vis des méthodes de management de cet ancien dauphin de Carlos Ghosn, et sur fond de relations gelées entre Renault et son partenaire japonais Nissan à l’échelle de l’Alliance. Un nouveau poste à haut risque, avec de nombreux chantiers à mener de front, dans un contexte de retournement de cycle pour l’industrie automobile mondiale.

Réorganiser le groupe

Pour justifier l’éviction de Thierry Bolloré en octobre dernier, le président de Renault, Jean-Dominique Senard, avait fait état de la nécessité d’"insuffler dans le groupe un esprit de responsabilisation des équipes". Dans un entretien accordé à L’Usine Nouvelle, l’ancien directeur général de Renault, Patrick Pélata, se faisait aussi écho du besoin chez le groupe au Losange "d’un nettoyage profond et d’une remobilisation des salariés pour repartir". D’après plusieurs sources, le rôle croissant accordé au cabinet Boston Consulting Group (BCG), sous l’ère Thierry Bolloré, aurait notamment créé des tensions avec les équipes d’ingénierie Renault.

Sans oublier le départ, au cours des derniers mois, de plusieurs hauts cadres du groupe. Beaucoup ont rejoint les rangs du concurrent PSA, à l’image de l’ancien directeur commercial Thierry Koskas, aujourd’hui vice-président ventes et marketing du groupe au Lion, et d’Arnaud Deboeuf, ex-directeur Alliance Renault-Nissan, passé directeur de la stratégie industrielle de l’autre constructeur français. "Il est nécessaire pour Renault de parvenir à stabiliser son organigramme. Depuis un peu plus d’un an, les salariés ne savent plus réellement à quel saint se vouer", insiste Bernard Jullien, maître de conférences à l’université de Bordeaux.

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Des enjeux de taille auxquels devra répondre Luca de Meo s'il était nommé. Pas forcément impossible pour l’ancien dirigeant de Seat. Dans un portrait, La Tribune fait état de sa fibre sociale, qui a su selon le journal "rompre avec les carcans hiérarchiques pour être proche de toutes les équipes". Une qualité qui devrait le rapprocher de Jean-Dominique Senard, auteur d’un rapport en 2018 avec Nicole Notat sur "L’entreprise, objet d’intérêt collectif". A la tête de la marque espagnole du groupe Volkswagen, Luca de Meo a, semble-t-il, réussi à rassembler les forces pour renouer avec la rentabilité et se doter d’un plan produit efficace, avec des incursions dans le domaine des nouvelles mobilités.

Améliorer les performances de Renault

Renouer avec les bons résultats, c’est également ce qui attend Luca de Meo dans de ses nouvelles fonctions chez Renault. Malgré les annonces de Thierry Bolloré, le constructeur a finalement dû se résoudre à réviser ses objectifs financiers. Peu après son départ, à la mi-octobre, le groupe a annoncé un chiffre d’affaires en baisse de 3 à 4%, contre un objectif antérieur proche de 2018, et une marge opérationnelle de 5%, contre 6% visés initialement. Des performances à attribuer notamment, selon Patrick Pélata, à une mauvaise "gestion du passage au nouveau cycle d’homologation WLTP" ainsi qu’à des retards dans le lancement de certains véhicules, tels que la Clio ou la nouvelle Zoé.

Plus largement, certains spécialistes s’inquiètent de la performance de certains des modèles de la gamme de Renault, en particulier ceux de sa marque éponyme. Les Espace et Scénic ont subi la concurrence frontale des SUV. Mais l’offre développée par Renault pour surfer sur cette mode a elle-même rencontré un succès mitigé. Entre 2017 et 2018, les ventes du Kadjar se sont contractées de plus de 13% à 134 000 unités, tandis que celles du Captur ont augmenté de moins de 0,5% à 247 000 ventes. Le renouvellement de la gamme pourrait changer la donne… Mais "certains modèles, comme la Clio et le Captur, ont fait l’objet d’un renouvellement a minima", s’inquiète Bernard Jullien, pour qui "Renault semble aujourd’hui souffrir de sa politique produit".

Dans le même temps, le constructeur va devoir confirmer son avance sur le véhicule électrique. Le lancement d’ici 2021 de la City K-ZE, un modèle 100% électrique développé initialement pour la Chine, pourrait permettre d’accroître ses parts de marché en Europe, avec un prix qui pourrait être inférieur à 15 000 euros. Crucial au moment où la concurrence s’amplifie dans le domaine du véhicule électrique. Un positionnement sur les solutions à batterie ou hybrides d’autant plus urgent que le passage aux 95 grammes de CO2 en Europe fait planer le spectre de lourdes amendes pour les constructeurs qui ne seraient pas parvenus à atteindre leurs objectifs.

Relancer l’Alliance

Pour renouer avec les bénéfices, Renault devra s’atteler en parallèle à un autre chantier : la remise sur pied de l’Alliance avec ses partenaires japonais. Depuis l’arrestation de Carlos Ghosn en novembre 2018, cet attelage unique dans l’automobile a connu de fortes tensions. Conséquence : "quelques projets décidés il y a plus d’un an [à l’échelle de l’Alliance] continuent tant bien que mal de fonctionner, mais le reste est à l’arrêt", s’inquiétait il y a quelques mois Patrick Pélata. "Or, sans Nissan, Renault se trouverait dans une impasse stratégique, aujourd’hui plus que jamais", précisait l’ancien directeur général du groupe français.

Grâce à son rapprochement avec les deux groupes Nissan et Mitsubishi, Renault bénéficie d’effets d’échelles non-négligeables. En 2017, les synergies annuelles obtenues grâce à l’Alliance auraient atteint un total de 5,7 milliards d'euros, d'après la méthode de calcul en vigueur à l'époque, avec pour objectif de passer le cap des 10 milliards d’euros à horizon 2022-2023. Un avantage de taille par rapport à de nombreux concurrents, permettant d’amortir les investissements nécessaires pour financer dans l’immédiat la transition vers le véhicule électrique, et à plus long terme les travaux sur le véhicule autonome et connecté, ainsi que les nouvelles formes de mobilité.

Côté Nissan, la nomination de nouveaux responsables plus favorables à l’Alliance semble permettre de reprendre espoir. Dans un entretien, le nouveau directeur général Makoto Uchida a fait part de son intention "de restaurer cet esprit originel que nous avions chez Nissan et dans l'Alliance pour pouvoir avancer plus professionnellement". Un vœu réalisable à condition selon le nouveau responsable japonais d’"être transparent, mettre tout problème ou question sur la table sans rien cacher, tout montrer". Une obligation pour redonner un nouveau souffle à l’Alliance Nissan-Mitsubishi.

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