Les analystes financiers qui jugeaient la structure et la stratégie de Renault trop complexe en sont pour leur frais. Au lieu d'un seul groupe au Losange, ils en auront désormais cinq à suivre, correspondant aux entités spécialisées et autonomes dont le directeur général Luca de Meo a annoncé la création mardi 8 novembre, lors d'un «capital market day».
«La séparation des opérations thermiques et électriques est critique pour le scénario d'investissement, mais la séparation en cinq unités différentes, chacune avec son propre compte de résultat, des alliances multiples et des minoritaires, introduit une complexité inutile en terme de gouvernance et de valorisation», a commenté Philippe Houchois, analyste chez Jefferies, dans une note publiée après l'événement.
Renault ne semble pas avoir convaincu son public cible, le marché regrettant l'absence de précisions sur le volet Nissan. Les dirigeants du groupe se sont aussi refusés à donner un objectif de valorisation pour l'entité Ampère qui doit être introduite en Bourse en 2023. L'action de l'entreprise a baissé de 4% le 9 novembre, après avoir enregistré un repli d'environ 3,5% la veille.
Rester dans la course de l'électrification
Le groupe au Losange, créé 124 ans plus tôt, se décomposera à l'avenir en «Power» (l'activité historique de véhicules thermiques et hybrides), «Ampère» (pour les véhicules électriques), «Alpine» (pour les véhicules de sport), «Mobilize» (nouvelles mobilités et financements) et enfin «The Future Is Neutral» (économie circulaire). À ce portefeuille s'ajoutera une entité partagée avec le groupe chinois Geely pour les moteurs et transmissions thermiques et hybrides.
Les cinq mini-Renault publieront chacun leurs résultats d'ici 2024, offrant une meilleure visibilité sur la performance de chaque entité. «Cela peut paraître plus complexe, mais avec des équipes resserrées, on obtient une meilleure efficacité et du coup moins de complexité, a indiqué une source proche du dossier. De surcroît, le groupe fonctionne maintenant avec une structure allégée.»
Pionnier de l'électrique avec Nissan, Renault s'est vu supplanter par des nouveaux venus comme Tesla ou par des concurrents plus grands ou plus rentables, comme Volkswagen et Stellantis. Pour rester dans la course de l'électrification, qui exige des constructeurs automobiles des investissements massifs, Renault a dû se montrer inventif alors qu'il n'a renoué avec les bénéfices qu'en 2021, après deux ans de pertes. Le directeur financier du groupe, Thierry Piéton, a insisté sur le caractère inédit de la nouvelle structure. «L'évolution de notre portefeuille change complètement la donne», a-t-il dit.
Assurer la transition vers les nouveaux métiers
Les activités de Power, fondations historiques du constructeur, resteront pendant des années le pilier de la génération de cash du groupe, avec le soutien de la forte profitabilité de Mobilize. Les métiers plus jeunes d'Ampère, d'Alpine et de The Future Is Neutral prendront ensuite progressivement la relève, avec une marge opérationnelle à deux chiffres pour chacune de ces trois entités à l'horizon 2030. Le pôle électrique devrait quant à lui atteindre l'équilibre à partir de 2025.
La direction devra veiller cependant à éviter que la nouvelle organisation recrée des doublons qu'elle a bataillé pour supprimer lors de la restructuration drastique engagée fin 2020. «D'un point de vue opérationnel, où vont se positionner les métiers transversaux dans le nouveau Renault 5 ?», s'interroge Romain Gillet, analyste automobile chez S&P Global, pour qui le découpage final n'apparaît pas encore clairement. «La direction de l'ingénierie est là pour coordonner le tout en amont», répond la source de Reuters.
Alléger et collaborer
Cinq entités autonomes, avec leur propre patron, seront aussi davantage en mesure de nouer des partenariats, conformément à la stratégie horizontale de Luca de Meo, pour répondre dans les temps aux nouveaux défis technologiques de l'automobile. «Le vrai sujet aujourd'hui est de créer des nouvelles technologies. Si je décide de faire quelque chose en matière de semi-conducteurs ou d'architecture électronique centralisée, il y a plus de chances que je fasse des choses plus fortes avec Qualcomm que si je le faisais seul dans un garage à Guyancourt», a exposé le directeur général. Le géant américain des semi-conducteurs a annoncé un partenariat renforcé avec Renault, et pourrait prendre une petite participation dans la division Ampère, selon Luca de Meo.
Autre partenaire de Renault, le géant américain Google a annoncé le 8 novembre le renforcement de sa collaboration avec le constructeur français dans la conception des véhicules futurs. «Prenez l'histoire du smartphone et regardez ce qui s'est passé. L'histoire se répète, donc nous ne voudrions pas être les victimes, être ceux qui voulaient absolument tout faire en vertical. Avoir des modèles horizontaux ouverts nous semble être la solution pour réussir», a souligné Frédéric Vincent, directeur des systèmes et technologies d'information de Renault, lors d'une conférence digitale organisée avec Google.
«Collaborer est plus rapide, moins cher, et mondial», a résumé Gilles Le Borgne, directeur de l'ingénierie.
Avec Reuters (Gilles Guillaume, avec Nick Carey à Londres, édité par Jean-Stéphane Brosse)


