Etude

Les émissions de méthane sont sous-estimées de 70%, selon l’Agence internationale de l’énergie

Les émissions de méthane émises dans l’atmosphère sont de 70% supérieures aux chiffres officiels transmis par les États, d’après une étude de l’Agence internationale de l’énergie publiée le 23 février, qui mesure pour la première fois les émissions liées au charbon et aux bioénergies. Certains pays parviennent pourtant à limiter les fuites, grâce à des protocoles plus stricts.

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Carte fuites méthane Agence internationale énergie
Carte fuites méthane Agence internationale énergie

Les émissions de méthane sont largement sous-estimées, selon un rapport de l’Agence internationale de l’énergie (IEA) publié mercredi 23 février. Les chiffres officiels publiés pays par pays seraient inférieurs de 70% aux quantités réelles relâchées dans l’atmosphère, assure l’agence, notamment à cause de fuites involontaires liées à des accidents, du matériel défectueux ou simplement dues au processus d’extraction. Pour la première fois, l’étude prend en compte les émissions de méthane provoquées par l’exploitation du charbon ou des bioénergies, et non plus seulement celles liées au pétrole et au gaz naturel.

Elle fournit également des estimations des émissions pays par pays : ainsi la France émet-elle 2 474 kilotonne de méthane par an (dont 1 612 liées à l’agriculture), contre 2 304 kilotonnes selon les estimations officielles transmises à l’ONU.

Pour expliquer la différence entre leurs chiffres et ceux donnés par les Etats à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, l’IEA avance que «beaucoup des chiffres sur les émissions des effets de serre transmis à l’ONU n’ont pas été mis à jour depuis des années et, pour ceux qui l’ont été, une grande quantité de ces inventaires n’est pas encore assez précise». Interviewé par L’Usine Nouvelle, Thierry Lauvaux, chercheur en sciences atmosphériques au CNRS et auteur d’une étude similaire parue début février dans la revue Science, expliquait :«Quand les entreprises font des études sur des têtes de puits, ils partent de l’hypothèse que tout va bien à partir d’études en laboratoire, et pas avec du matériel usé.»

Le sujet est d’importance, puisque le méthane possède un pouvoir de réchauffement trente fois supérieur à celui du CO2, bien qu’il se disperse plus vite. En 2021, le secteur de l’énergie a émis 135 millions de tonnes de méthane dans l’atmosphère, soit 40% des émissions totales de méthane, juste derrière l’agriculture. La quantité de méthane dans l’atmosphère s’est encore accrue ces dernières années, «et des analyses préliminaires indiquent que la hausse de 2021 sera probablement parmi les plus fortes jamais observées», souligne le rapport.

La Norvège et les Pays-Bas très bons élèves, le Turkménistan et le Venezuela bons derniers

Si la Chine (28 millions de tonnes), la Russie (18 millions) et les Etats-Unis (17 millions) sont les trois principaux émetteurs dans ce secteur en volume, le Turkménistan et le Venezuela sont les pays aux plus fortes intensités d’émission. Des fuites majeures ont également été repérées au Texas et en Asie centrale. A l’inverse, la Norvège et les Pays-Bas apparaissent comme les plus vertueux. «Si tous les pays producteurs égalaient l’intensité des émissions de la Norvège, les émissions mondiales de méthane provenant des opérations pétrolières et gazières diminueraient de plus de 90%», assure le rapport. Les pays du Moyen-Orient connaissent eux aussi peu de fuites, en dépit de leur forte production. «Les compagnies nationales de ces pays sont fières de leurs résultats, explique l’IEA en conférence de presse. Ils s’attendent à ce que les consommateurs différencient les bonnes des mauvaises entreprises.» 

Carte fuites méthane Agence internationale énergieAgence internationale énergie
Carte fuites méthane Agence internationale énergie Carte fuites méthane Agence internationale énergie (CROSNIER DE BRIANT, Louis)

Réduire ces fuites de méthane implique, selon l’agence, «d’interdire le torchage non-urgent [qui sert à brûler le gaz à côté des puits de pétrole], d’imposer des programmes obligatoires de détection et de réparation des fuites et de mettre en place des équipements aux normes». Pour les mines de charbon, le rapport propose de recourir à «des puits de dégazage et des forages de drainage avant le démarrage de la production» et d’utiliser le méthane des mines déjà exploitées pour «pour chauffer les installations minières ou pour le séchage du charbon». En Chine, les émissions de méthane liées au charbon représentent l’équivalent de l’ensemble du CO2 rejeté par le secteur maritime. 

Quant aux émissions dues aux bioénergies, il s’agit en large part de «biomasses solides utilisées comme combustibles de cuisson dans de nombreuses économies en développement», comme la paille ou le bois, qu’il convient de réduire en misant sur des combustibles verts. Les émissions de méthane mesurées par l’IEA sont toutefois probablement sous-estimées, puisque les satellites ayant recueilli les données ne peuvent mesurer les quantités de gaz relâchées au-dessus des régions équatoriales, des extractions offshore ou des régions septentrionales, notamment en Russie.

110 pays engagés à réduire leurs émissions de méthane, mais pas les plus gros pollueurs

L’Agence internationale de l’énergie en appelle enfin au portefeuille des Etats concernés : si toutes les fuites de méthane avaient été comblées, «180 millions de mètres cubes supplémentaires» auraient été sauvés, «une quantité similaire au gaz utilisé par le secteur européen de l’énergie». Avec la montée des prix de l’énergie, colmater toutes ces fuites pourrait même se faire à coût zéro, ajoute l’IEA.

Le rapport fonde de grands espoirs sur l’engagement pris par 110 pays lors de la COP26 à Glasgow de réduire leurs émissions de méthane de 30% d’ici 2030 par rapport à 2020, ce qui aurait «le même effet sur le réchauffement climatique d’ici le milieu du siècle que de convertir immédiatement le secteur des transports au zéro émission nette de CO2», vante l’IEA. Qui regrette en conclusion l’absence de la Chine, de la Russie, de l’Inde ou de l’Iran de cet engagement - ou le fait qu’il ne soit pas contraignant et ne prévoit aucun objectif national pour les pays engagés.

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