Le premier vol d’Ariane 6 réussi, l’Europe retrouve son accès à l’espace

Avec le succès du vol inaugural d’Ariane 6 mardi 9 juillet au soir, malgré une fin de mission non respectée, l’Europe retrouve un accès autonome à l’espace. L’enjeu dorénavant : d’assurer la montée en cadences de production du nouveau lanceur, tout en assurant sa compétitivité face à de redoutables concurrents.

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Ariane 6
Ariane 6

«L'Europe est de retour dans l'espace», a lancé triomphalement Philippe Baptiste, le directeur du Centre national d'études spatiales (CNES), depuis le centre spatial guyanais à Kourou. «C’est un jour historique», a surenchérit Josef Aschbacher, le directeur général de l'agence spatiale européenne (ESA). Dix ans après le lancement du programme, Ariane 6 a en effet réalisé avec succès son vol inaugural, mardi 9 juillet au soir. A 21h, heure de Paris, le nouveau lanceur a été propulsé hors de l'atmosphère terrestre pour une mission d'un peu moins de 3 heures, symbolisant le retour de la souveraineté spatiale retrouvée de l’Europe perdue depuis un an.

Au siège parisien de l’ESA, le déroulement du vol était scruté par plusieurs centaines d'invités. Le vol de ce lanceur de 56 mètres de haut s’est parfaitement déroulé pendant les deux premières heures. C'est la version Ariane 62 qui s'est élancée pour inaugurer l'ère de cette nouvelle fusée, comprenant deux boosters. L'autre version comprenant 4 boosters, Ariane 64, plus puissante, entrera en scène dans plusieurs mois. Dans le ciel de Kourou, partiellement dégagé, l’allumage du moteur Vulcain de l’étage principal, le décollage, le largage des deux boosters puis la séparation de la coiffe ont été accueillis par des tonnerres d’applaudissements.

Un succès, malgré une fin de mission ratée

L’audience a suspendu son souffle lors du second allumage du moteur Vinci, l’une des innovations d’Ariane 6 étant la capacité de rallumer ce moteur de l'étage supérieur pour déposer, au cours d’une seule mission, différents satellites sur des orbites distinctes (orbite basse, géostationnaire…), un peu plus d'une heure après le décollage. Un gage de la flexibilité du lanceur, qui compte avec cela séduire un grand nombre de clients. Les dix micro-satellites, les cubesats, sont ainsi arrivés à bon port.

Seule ombre au tableau : si le lancement d’Ariane 6 s’est parfaitement déroulé, la fusée n’est en revanche pas parvenue à assurer la fin de sa mission, qui consistait en une démonstration technique. Environ deux heures et cinq minutes après le décollage, la fusée a dérivé de sa trajectoire prévue. Explication obtenue à ce stade : le moteur auxiliaire s’est interrompu de manière inopinée, ce qui a eu un impact sur le rallumage du moteur Vinci.

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L'étage supérieur n'a du coup pas pu effectuer sa rentrée dans l'atmosphère. Les deux capsules de rentrées atmosphériques présentes dans la coiffe à proximité des satellites, appartenant aux entreprises The Exploration Company et SpaceCase, n’ont donc pu être éjectées non plus, et ce afin d’éviter le risque de génération de débris.

Une souveraineté retrouvée

Cette défaillance intervenue en bout de course ne compromet pas le succès du vol inaugural, ni non plus le calendrier à venir, comme l'a confirmé en fin de soirée Stéphane Israël, le président exécutif d'Arianespace. Peu avant le lancement, se sont succédé au siège de l'ESA le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, et l’ambassadeur d’Allemagne en France, Stephan Steinlein, représentant les deux plus gros contributeurs au programme Ariane 6 (sur 13) à hauteur de 55 % pour la France et de 21 % pour l'Allemagne. Le nouveau lanceur a représenté un investissement de quelque 4 milliards d’euros.

«Cela a représenté une aventure humaine avec les salariés, les ingénieurs qui ont travaillé (…), a relevé Bruno le Maire. Mais une aventure humaine aussi entre les ministres pour boucler le financement de ce programme. Parfois, il y a eu des doutes sur la capacité de l’Europe de jouer dans la même cour que les Etats-Unis et la Chine.» Mais le ministre de l’Economie estime que «ce soir, après 10 ans d’incertitude, l’Europe retrouve la voie de son autonomie stratégique dans l’espace, de son indépendance.»

Une âpre concurrence

L’ambassadeur d’Allemagne Stephan Steinlein a salué «un engagement en faveur de la coopération européenne et œuvre collective». Et d’ajouter : «Il y a eu des phases de doutes et de dissensions, des embûches, mais nous les avons résolues ensemble. Face à la compétition internationale qui se durcit, il n’est pas envisageable de faire cavalier seul en Europe».

Avec ce vol réussi, l’Europe peut enfin prétendre à retrouver un accès autonome à l’espace. Alors qu’Ariane 5 a effectué son dernier vol en juillet 2023, l’Europe ne pouvait plus compter sur la fusée italienne Vega-C, clouée au sol depuis fin 2022, ni sur le lanceur russe Soyouz depuis l’invasion en Ukraine début 2022.

Une arrivée d’autant plus attendue que le marché spatial ne cesse de croître et d’aiguiser les appétits. Si l’américain SpaceX domine largement le terrain, avec son lanceur Falcon 9, d’autres comptent bien se tailler une place de choix, tels que Blue Origin avec New Glenn, United Launch Aliance (ULA) avec Vulcan Centaur, sans oublier la fusée japonaise H3 et celle chinoise, Longue Marche 5.

L'enjeu de la montée en cadence de production

Dans l’immédiat, les équipes vont désormais s’atteler à la préparation du premier vol commercial, prévu en décembre, avec le lancement du satellite espion CSO-3 des forces armées françaises. Pour cela, les ingénieurs de l’équipe Ariane 6, réunissant l’agence spatiale européenne, le CNES et ArianeGroup, vont récupérer l’ensemble des données du vol. Il s’agit de s’assurer que tous les équipements du lanceur ont fonctionné comme prévu.

A moyen terme, ArianeGroup va avoir la lourde tâche d’assurer la montée en cadences de production industrielle d’Ariane 6. Après les deux tirs de 2024, six vols sont prévus en 2025, huit en 2026 et dix en 2027. ArianeGroup a adapté son outil industriel pour produire jusqu’à 12 lanceurs par an. Dans l’usine des Mureaux (Yvelines), ArianeGroup a déjà produit les réservoirs pour les 5e et 6e exemplaires de vol d’Ariane 6.

Ce «ramp-up» est nécessaire pour éviter de faire attendre les clients d’Ariane 6, qui accuse un retard de quatre ans sur son calendrier initial. Avant même le premier vol, Arianespace a déjà vendu un total de 29 lancements à l’ensemble de ses clients. Ce qui représente une activité de près de trois ans.

Anne-Sophie Bellaiche, Olivier James et Hassan Meddah.

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