Immobile, le robot à quatre roues donne pourtant l’illusion de se déplacer sur le sol d’un entrepôt virtuel, projeté sur un vaste écran panoramique à 300°. Se repérant grâce à ses capteurs asservis à une IA embarquée, il louvoie parmi les étagères et les avatars 3D représentant des humains…
Voilà un exemple de scénario que la nouvelle installation du Laboratoire national de métrologie et d’essais (LNE) peut simuler afin de « plonger » les algorithmes d’IA dans des environnements 3D réalistes, éprouver leur comportement et mesurer leurs performances, par exemple leur temps de réaction à tel évènement.
Son nom est explicite : le laboratoire d’évaluation de l’IA Immersion (LE.IA Immersion, en abrégé). Il a été inauguré ce mardi 14 mai 2024 dans les locaux du LNE à Trappes (Yvelines). « LE.IA Immersion s’adresse aux fournisseurs de systèmes d’IA ainsi qu’aux acteurs qui veulent s’équiper de tels systèmes et s’assurer de leur comportement », explique Agnès Delaborde, qui dirige le département d’évaluation de l’IA et de la cybersécurité au LNE.
De l’extérieur, cette plateforme de test, finalisée depuis un mois, présente une allure cubique dont l’empreinte au sol est de 100 m2. Elle jouxte la salle de contrôle, où tous les calculs de la simulation sont réalisés et les données recueillies.

Vue extérieure de la plateforme LE.IA Immersion. On aperçoit le bras robotique, dans l'entrée de la salle. A gauche, la salle de contrôle.
A l’intérieur du cube, trois équipements se distinguent. L’écran panoramique de forme conique (ce qui supprime certaines déformations de l’image) est surplombé par six vidéoprojecteurs. Au centre, un convoyeur à bande roulante accueille le robot (à roues, à chenilles…). Il peut être levé à une hauteur de 2,50 mètres. Enfin, un puissant bras robotique maintient le système robotique si besoin (cas d’un robot humanoïde) et peut interagir physiquement avec lui.
S’y ajoutent des caméras de « tracking », permettant de suivre les mouvements des bras de robots humanoïdes. « Grâce à des haut-parleurs et des projecteurs, on peut aussi simuler un éblouissement et des sons, de manière à observer la réaction de l’IA, indique Stéphane Jourdain, responsable du pôle Essais en environnement et médical, préposé à la description technique de la plateforme pour l’occasion. On peut aussi s’interfacer avec les capteurs auxquels le développeur a donné accès et reproduire une situation réelle, en faisant par exemple croire au robot qu’il se déplace sur un plan incliné. On peut simuler la résistance du sol et mesurer les efforts du robot.»
Le spectre applicatif de LE.IA Immersion est large : robot pour le secteur logistique ou agricole, drone roulant ou volant à usage civil ou militaire, robot d’aide à personne pour le secteur médical… Virtualité oblige, bon nombre de topographies, de conditions climatiques et d’autres paramètres sont reproductibles. « On peut travailler avec un environnement 3D, voire un jumeau numérique, fourni par le client, poursuit Stéphane Jourdain. Mais on gardera un regard critique pour vérifier que celui-ci correspond à des situations réelles (que l’IA peut rencontrer). »
Trois plateformes d'évaluation complémentaires
Ainsi outillée, LE.IA Immersion se place à la croisée de notre monde physique et de la simulation numérique immersive, à l’instar du simulateur Roads construit par le groupe Renault. Il s’agit d’accentuer le réalisme des tests, au détriment de leur exhaustivité. Un second critère auquel répond à 100% LE.IA Simulation, une autre plateforme du LNE opérationnelle depuis 2023, vouée à tester les IA dans des simulations entièrement numériques.
La plateforme LE.IA Action va les rejoindre dans les prochains mois avec une approche méthodologique complémentaire : elle mettra l’IA en situation dans un environnement réel, dont les décors seront amovibles. « Le principe est de réaliser des tests dans des environnements contrôlés, où des normes imposent déjà des contraintes, comme la distance de sécurité d’un robot dans l’industrie », ajoute Agnès Delaborde.
Un cas loin d’être généralisé : ces normes sont le plus souvent inexistantes dans l’ensemble des secteurs employant l’IA aujourd’hui. La démarche d’évaluation d’un algorithme se fait sur la base du volontariat et les métriques évaluées le sont en accord avec le client. « Mais l’AI Act (réglementation européenne sur l’IA publiée en mars dernier, ndlr) va démocratiser l’idée que l’IA doit être contrôlée », fait observer Agnès Delaborde.
Des subventions pour les start-up et PME
En réflexion depuis 2020 mais retardées à cause de la crise du Covid et de l’ampleur d’un projet plus important que prévu, ces plateformes de test arrivent donc à point nommé pour le LNE, un établissement public à caractère commercial.
« L’évaluation de l’IA est un axe stratégique majeur », affirme ainsi son directeur général, Thomas Grenon. Celui-ci rappelle que le LNE dispose déjà d'une expérience certaine dans ce domaine, après avoir eu « l’intuition » de tester des algorithmes de traitement automatique des langues dès 2008, à une époque où la « métrologie de l’IA était parfaitement nouvelle. »
Selon lui, ces plateformes n’ont pas d’équivalent en Europe. L’investissement total, réparti entre le programme France Relance et l’Europe, s’élève à 2,5 millions d’euros, dont 1,5 million pour LE.IA Immersion. Pour les start-ups, les TPE et PME, les prestations d’évaluation seront en partie subventionnées par l’Europe.



