Sujet brûlant s’il en est, l’intelligence artificielle monopolise à nouveau l’actualité technologique en France : depuis ce lundi 25 mars 2024, elle bénéficie d’un PEPR dédié, ces ambitieux programmes et équipements prioritaires de recherche instaurés par le plan d’investissement France 2030. Le lancement officiel a eu lieu au Centre de congrès de Grenoble, en présence notamment de Sylvie Retailleau, ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche.
A l’instar des autres programmes de recherche nationaux de cette envergure, le PEPR IA, de type accélérateur, est en vérité « l’aboutissement d’un long travail qui a débuté il y a plus de deux ans », indique Bruno Sportisse, directeur général de l’Inria, l’un des trois organismes de tutelle de ce PEPR, auquel s’ajoute le CEA et le CNRS.
« Ce PEPR s’est caractérisé par un énorme travail de cartographie, poursuit-il. On a appris en marchant. Plus de 200 projets ont été identifiés puis filtrés. »
Recherche fondamentale et transferts technos
La lettre de mission de l’Etat, en décembre 2021, a fixé un budget de 73 millions d’euros sur une durée de six ans (à compter de juin 2023), « avec l’idée de faire avancer la recherche fondamentale, avec des TRL bas, pour réaliser des transferts technologiques », déclare Jamal Atif, professeur à l’université Paris Dauphine PSL. Cet enseignant-chercheur copilote ce PEPR en compagnie de Marc Schoenauer, directeur de recherche à l’Inria, et de François Terrier, directeur de recherche au CEA.
Cette même lettre de mission a donné les priorités thématiques du programme : l’IA pour l’embarqué (edge) et l’IA frugale, avec l’objectif d’inventer de nouveaux paradigmes de calcul, l’IA décentralisée et l’IA de confiance (incluant des notions de robustesse, de vie privée, d’explicabilité…), et les fondements mathématiques pour renforcer l’interface entre les communautés de l’IA et des mathématiques, en vue peut-être de créer des IA qui rompent avec les architectures actuelles.
L'IA générative attendra
Nulle trace de l’IA générative qui, deux ans en arrière, ne faisait pas le buzz, hormis dans les labos spécialisés. Mais ce PEPR n’étant pas figé, de prochains appels à projet permettront de traiter cette thématique ainsi que la place de l’IA dans la société, impliquant les sciences humaines et sociales.
« Les thèmes du PEPR IA sont une bonne illustration de la dynamique de la recherche en France sur le sujet, fait observer Bruno Sportisse. La recherche publique peut se différencier en explorant les fondements de l’IA, en évaluant son impact, en inventant de futures générations d’IA car la messe n’est pas dite depuis l’avènement de l’IA générative. »
Neuf projets ciblés découlent de ce PEPR IA. Les trois premiers, associés aux aspects de l’embarqué et la frugalité, ont été détaillés ce lundi 25 mars (la suite et ce mardi 26 mars avec l’IA de confiance et les mathématiques).
Frugalité pour l'embarqué
L’introduction de Damien Querlioz, directeur de recherche CNRS au Centre de nanosciences et de nanotechnologies, a montré les synergies entre l’IA et les composants et concepts électroniques émergents et frugaux pour l’embarqué (mémoires résistives, calcul proche ou dans la mémoire…), traités dans le cadre du PEPR Electronique.
« Les trois projets Emergences, Adapting et Holigrail reposent sur des considérations communes, autour de la consommation énergétique pour l’embarqué, des problèmes de confidentialité, de latence et de bande passante, qui peuvent être incompatibles avec l’application visée », synthétise Gilles Sassatelli, directeur de recherche CNRS au laboratoire d’informatique, de robotique et de microélectronique de Montpellier.
Modèles d'IA inspirés par la physique
Emergences, pour commencer, vise à la conception de modèles d’IA dont le fonctionnement est basé sur la physique. « Au lieu de brutaliser des transistors à forte puissance pour qu’ils adoptent un comportement numérique, on cherche par la manière douce à obtenir des comportements physiques intrinsèques », sourit Gilles Sassatelli. Il sera donc question de memristors, de spintronique, ainsi que de réseaux de neurones impulsionnels et de modèles parcimonieux (sparsity).
Le projet Adapting, quant à lui, doit servir à analyser le comportement de divers types de réseaux de neurones, en fonction des cas d’usage, et de trouver les combinaisons avec les architectures matérielles (processeur, puce graphique, puce spécialisée Asic…) les mieux adaptées.
Holigrail, pour sa part, « vise à proposer des approches innovantes pour des calculs plus efficaces en inférence ou en apprentissage, explique Olivier Bichler, directeur de recherche au CEA. Comment compresse-t-on les informations, comment on les quantifie… On veut aussi améliorer l’efficacité de la compilation du code informatique. L’enjeu est de compacter les données plutôt que d’augmenter la taille de la mémoire. »
Un club pour les industriels
De façon plus générale pour ce PEPR IA, le lien avec l’industrie prendre la forme d’un Club des industriels. « Nous comptons le mettre en place avant l’été, confie François Terrier. Les industriels pourront y suivre l’avancement de nos travaux, observer les tendances… Ils pourront aussi exprimer la réalité du terrain. Cela pourrait déboucher sur des thèses cofinancées, voire des chaires. »
S’y ajoute une chaire d’attractivité qui a pour but, comme son nom le suggère, d’attirer et de retenir les talents. Quelque 13 millions d’euros sur 73 millions au total lui seront alloués.



