Le port du Havre (Seine-Maritime) n’a pas importé une seule tonne de charbon en 2019 et cela ne devrait pas changer en 2020. Pour la dernière tranche de sa centrale thermique encore en fonctionnement, et qui ne produit qu’à la demande, EDF continuera à puiser dans ses stocks jusqu’en avril 2021, date de la fermeture de cette unité. « C’est la fin d’une époque », a sobrement déclaré le 13 janvier au Havre Emmanuelle Wargon, la secrétaire d’État à la Transition écologique. Elle venait évoquer le reclassement par EDF des 160 salariés de la centrale et assister à la signature du « pacte territorial pour la transition écologique et industrielle » du Havre [lire l’encadré]. « Nous assumons totalement la fermeture de la centrale thermique et le passage de l’énergie du XIXe siècle aux énergies renouvelables », déclarait ce jour-là, stylo à la main, Jean-Baptiste Gastinne, le maire et président de la communauté urbaine du Havre. L’élu faisait allusion à l’usine de pales et de nacelles d’éoliennes en mer de Siemens Gamesa, dans l’attente de son permis de construire. Fin 2021 ou début 2022, l’usine commencera à produire les éoliennes de cinq des six premiers parcs éoliens français… au pied de la centrale EDF.
« Un symbole fort », se réjouit Baptiste Maurand, le directeur général du Port du Havre. Propriétaire des 35 hectares sur lesquels va s’implanter Siemens Gamesa, le port est à la manœuvre pour préparer le terrain qui va accueillir l’usine de pales et de nacelles et renforcer les terre-pleins et les quais, pour un budget public global de 146 millions d’euros. Mais en matière de réduction d’empreinte carbone, Baptiste Maurand a d’autres fers au feu, dont celui de l’approvisionnement électrique des trois quais de la Pointe de Floride, où accostent les paquebots de croisière, à moins d’un kilomètre du centre-ville. L’enjeu est de permettre à ces petites « villes » de 5 000 habitants de ne plus utiliser leurs générateurs au fuel lorsqu’elles font escale au Havre, mais de se brancher à une source d’électricité terrestre. « La construction de ce réseau de câbles enterrés de 30 mégawatts représente un budget de 20 millions d’euros, pour lequel nous espérons obtenir une subvention de l’Union européenne », précise le directeur du port. Une étude est aussi en cours pour électrifier les quais des terminaux nord du port intérieur.
146 millions C’est le coût, en euros, des travaux d’infrastructures portuaires pour l’accueil de l’usine de Siemens Gamesa.
Une chaudière innovante de Suez
Sur la zone industrialo-portuaire, le groupe Suez attend, de son côté, un feu vert préfectoral pour construire une chaudière de 43 mégawatts, dont la « configuration » est « unique », si l’on en croit Anthony Ramoni, le directeur des activités de valorisation énergétique de Suez Nord-Ouest. L’installation BioSynErgy 76, qui devrait être opérationnelle en 2023, représente un coût de 65 millions d’euros, dont une subvention de 20 millions d’euros de l’Ademe. Elle fera appel à deux types de combustibles, actuellement enfouis car non valorisés en Normandie : d’une part des bois peints, meubles et bois de démolition, d’autre part des combustibles solides de récupération (CSR), déchets industriels et commerciaux dont on a extrait la fraction recyclable.
Autre approche innovante, la chaudière de Suez fournira de l’énergie à la fois aux industriels et au réseau de chauffage urbain du Havre. Si l’unité produit dans l’année 300 gigawattheures, ce seront 50 000 tonnes de CO2 qui seront économisées, selon les calculs de l’industriel. À ce gain pour l’effet de serre s’ajoute la réduction des rejets d’oxyde d’azote permise par la technologie du traitement sec des fumées. Suez planche en outre sur un schéma d’économie circulaire à l’échelle de la zone industrialo-portuaire. « Nous allons vendre à nos clients de la vapeur sous pression, transportée dans des canalisations, mais nous pourrons aussi récupérer leurs énergies fatales sous forme d’eau chaude, que nous pourrons réutiliser pour doper la performance énergétique de notre centrale », confie Anthony Ramoni. Les clients ont commencé à se faire connaître. Yara, fabricant d’ammoniac et d’urée, achètera de grosses quantités de vapeur à la pression énorme de 110 bar, Safran Nacelles achètera de l’eau chaude pour ses bâtiments. Et Baptiste Maurand s’interroge sur la possibilité de « faire une dérivation du réseau de chaleur » pour ses bâtiments portuaires.
Le « pacte » accélère l’éolien en mer
Que l’on ne s’y trompe pas ! Le « pacte territorial pour la transition écologique et industrielle » signé le 13 janvier n’a rien d’un cadeau de l’État. Les 58 actions qu’il contient en matière d’éolien en mer, d’économie circulaire, de transports, de faune et de flore renvoient surtout à des projets existants, notamment les stations de gaz naturel, la chaudière de Suez et l’usine de Siemens Gamesa. « Le pacte donne la vision stratégique de l’État et des collectivités », résume Cédric Turnaco, le responsable communication et affaires publiques de Siemens Gamesa France. Il devrait, assure-t-il, faciliter la venue des acteurs locaux autour de la table pour mettre en œuvre la nouvelle filière industrielle de l’éolien en mer : « L’usine devrait représenter 750 emplois. Nous avons l’intention de recruter localement et nous aurons besoin d’être accompagnés. » Sur ce projet, le pacte joue aussi « un rôle d’accélérateur », a estimé Emmanuelle Wargon, la secrétaire d’État à la Transition écologique, après la signature du document par le préfet et les représentants du port, de la chambre de commerce et d’industrie, des collectivités locales, de la Banque des territoires et de l’Ademe. Allusion au complément de 20 millions d’euros apporté par l’État pour boucler le plan de financement des lourds travaux d’infrastructures portuaires nécessaires à l’accueil de l’usine.
Mobilité au gaz naturel
Sur cette même zone, l’Union maritime et portuaire du Havre planche avec Akuo Energy sur le projet de recouvrir les toits des entrepôts en toits solaires. Le port joue la carte de la mobilité au gaz naturel, beaucoup moins émetteur de particules fines et d’oxyde de soufre que les carburants classiques. Pour les transporteurs routiers, qui alimentent jour et nuit les terminaux du premier port à conteneurs de France, il a prévu d’ouvrir en 2020 trois stations de gaz naturel pour véhicules (GNV). Il travaille aussi à la création d’un stockage de gaz naturel liquéfié (GNL) pour la propulsion des navires, couplé à une desserte fluvio-maritime. « Faute de terminal méthanier, nous voulons pouvoir offrir à nos clients armateurs la possibilité d’un soutage en GNL, car il y a urgence à agir », souligne Baptiste Maurand, rappelant la sévérité des nouvelles normes de l’Organisation maritime internationale en matière de rejets soufrés pour les navires. À l’interface entre terre et mer, le port entend devenir un « terrain d’expérimentation pour la transition énergétique ». Ce qui n’impose pas de dynamiter les deux cheminées de 240 mètres de la centrale thermique, admirablement mises en lumière en 2017 lors des festivités des 500 ans du Havre !



