Le boulot bousculé par le télétravail

Le recours massif au travail à distance a provoqué un choc dans les entreprises, qui réfléchissent à une nouvelle organisation.

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Tous les salariés ne souhaitent pas que le télétravail soit massif et obligatoire, même si certaines entreprises, comme PSA, songent à l’adopter largement.

Chez Nutriset, producteur d’aliments contre la malnutrition de Malaunay (Seine-Maritime), 140 salariés sur 210 se sont brusquement retrouvés en télétravail le 16 mars. Y compris ceux exerçant dans les achats, les approvisionnements, la distribution, l’assurance qualité et la maintenance… "Ces fonctions industrielles administratives, très connectées à l’usine, étaient jusqu’ici moins propices au travail à distance. Cela nous a fortement chahutés sur notre zone de confort", raconte Sébastien Decubber, le directeur du pôle exploitation. Depuis, un groupe de travail réfléchit à une nouvelle organisation, qui donnera plus de place au télétravail et offrira davantage de flexibilité horaire aux salariés. "C’était dans les tuyaux, mais la crise nous oblige à penser de manière accélérée", reconnaît Sébastien Decubber.

Risques d’inégalités

Le confinement a permis de découvrir qu’il n’y avait aucune raison de réserver le télétravail aux fonctions support, encore moins aux cadres. C’est l’un des sujets de la concertation que syndicats et organisations patronales ont démarrée en juin. "Il faut élargir le télétravail. La période a montré que beaucoup de postes ont des activités en partie réalisables à distance", défend Catherine Pinchaut, négociatrice de la CFDT sur ce sujet. Beaucoup, mais pas tous, d’où le risque d’inégalités entre catégories professionnelles. Chez Nutriset, les 70 salariés de la production, qui ont continué à travailler sur site durant la crise, non sans tensions, ne peuvent pas prétendre au télétravail. "Nous devons être attentifs à ne pas creuser l’écart entre collaborateurs, indique Sébastien ­Decubber. Les personnes de la production participent au groupe sur la nouvelle organisation, nous cherchons des solutions équivalentes pour eux."

Suez, 90 000 salariés, vit le même bouleversement. Isabelle Calvez, sa DRH, le reconnaît : "Le télétravail n’était pas une pratique habituelle de notre groupe, il y avait une résistance du management. Nos managers se sont rendu compte qu’il pouvait être très efficace." Plusieurs groupes de réflexion essaient de capitaliser sur ce que la crise a révélé, dont un sur le télétravail. Il devrait être autorisé deux à trois jours par semaine, chaque service conservant la liberté de l’organiser. Son extension va bouleverser toute l’organisation. "Le manager va devoir animer différemment, responsabiliser, prévoir des rituels pour conserver un esprit d’équipe, prévoit Isabelle Calvez. Il devra aussi répartir le travail. Certaines tâches sont plus productives en télétravail qu’au bureau, le présentiel doit être réservé à la communication, à la créativité." Pour Thierry Fournier, associé au cabinet de management de transition EIM, "le télétravail est très puissant pour améliorer la productivité des tâches répétitives, mais il faut préserver le lien, indispensable aux travaux collaboratifs ou pour résoudre des problèmes complexes".

L’annonce par la direction de PSA, le 6 mai, du passage à trois jours et demi ou quatre jours par semaine de télétravail pour tous les métiers non liés à la production a fait l’effet d’une bombe. Même s’il est culturellement bien implanté, les syndicats, après avoir sondé les salariés, ne veulent pas qu’il devienne obligatoire ni si massif. "Certains ont des appartements trop petits, d’autres veulent voir leurs collègues, certains demandent un grand écran d’ordinateur ou un siège ergonomique, une compensation pour le chauffage, qu’ils coupent habituellement", énumère Anh-Quan Nguyen, le délégué central de la CFE-CGC. Selon lui, "mettre tout le monde en télétravail quatre jours sur cinq est évidemment une très grosse opération immobilière". Le siège de Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine) est abandonné, les 700 salariés qui y travaillaient vont être rattachés au site tertiaire de Poissy ou à celui de Vélizy, dans les Yvelines. Anh-Quan Nguyen s’inquiète de la perte de lien des élus avec les salariés : "Comment distribuer des tracts en télétravail ?".

Chez Suez, Isabelle Calvez parle surtout de réaménagement des lieux : "Quand on se rend au travail, ce n’est pas pour s’isoler dans un bureau personnel. Il faut une véritable réflexion sur l’utilité de venir et réaffecter les mètres carrés privatifs à des usages partagés." Trouver le bon dosage entre présence et travail à distance, en fonction du secteur, du métier, de la personne, représente un réel défi managérial. Les accords d’entreprises sur le télétravail vont exploser dans les mois qui viennent.

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