Emballages Magazine : Pourquoi le projet de construction de l’usine de PLA à Grandpuits a-t-il été brusquement arrêté ?
François de Bie : Les postulats économiques sur lesquels cette usine reposait, et qui dataient de 2019, n’étaient plus les mêmes. Le Covid d’abord et la guerre en Ukraine ensuite ont dramatiquement changé la donne en termes de coûts, avec une hausse des matières premières servant à la fabrication de l’acide lactique. Les coûts opérationnels ont également explosé du fait de l’inflation ainsi que ceux liés à la construction de l’usine, notamment l’acier et les frais d’ingénierie. Du côté de la demande aussi, le scénario a évolué. La réglementation, au niveau tant européen que national, tend maintenant à semer le trouble sur les plastiques et les bioplastiques. Or, les industriels ont besoin d’un cadre clair avant de s’engager dans tel ou tel matériau. Tous ces facteurs ont contribué à transformer un contexte favorable dans un autre qui l’est beaucoup moins.
S’agit-il d’une décision prise d’un commun accord ?
TotalEnergies et Corbion, qui possèdent chacun 50% des parts de la société, et nous-mêmes, avons la même vision des choses sur le sujet. Nous avons tous les trois convenu qu’il valait mieux arrêter ce projet.

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Février 2026
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Mars 2026
Vieux papiers, sortes ordinaires - Moyenne France-Export - 1.05 Ondulés récupérés (ex A5)Variation en €/tonne
Cela remet-il en cause votre coentreprise ?
Pas du tout. Nous continuons à produire du PLA dans notre usine en Thaïlande (NDLR : l’usine de Rayong a une capacité de production de 75000 tonnes de PLA par an), à travailler sur des projets communs de recherche et développement (R&D) et à commercialiser ce bioplastique à l’échelle mondiale. À la suite de cet arrêt, nous disposons désormais de plus de ressources pour poursuivre nos efforts de R&D afin de développer et de commercialiser des produits différents, à haute valeur ajoutée, pour répondre aux besoins de nos clients. En Thaïlande, nous continuerons d'optimiser nos capacités pour soutenir la croissance de notre entreprise.
Pouvez-vous nous expliquer comment ?
Nous allons investir essentiellement sur deux axes : le recyclage et de nouveaux produits et applications. Nous maîtrisons déjà en partie la technologie qui permet de dépolymériser le PLA en acide lactique puis de le recomposer. Il s’agit d’un procédé de recyclage propre et bien plus économe que la pyrolyse qui implique l’emploi de produits chimiques et de chaleur. Le deuxième volet portera sur le produit et ses applications. Nous allons développer de nouveaux grades de PLA pour multiplier les possibilités offertes sur le marché. C’est, par exemple, le cas dans le domaine du non-tissé, pour fabriquer des lingettes. Nous pensons également que notre bioplastique représente un excellent substitut pour le polystyrène expansé (PSE) dans la fabrication de barquettes ou de gobelets. On pense pouvoir y arriver d’ici à un ou trois ans. Et puis il y a tous les autres marchés, hors emballage, qui méritent d’être développés, dans l’impression 3D, la fabrication de pièces automobile et l’électronique ou encore les produits durables comme les jouets et les gourdes.
Pourquoi vous intéressez-vous au recyclage alors que la principale caractéristique du PLA est de pouvoir se composter en milieu industriel, ce qui, en soi, permet de résoudre la question de la fin de vie de ce plastique ?
Le PLA est un plastique unique à bien des égards. Il est, d’une part, 100% issu de ressources renouvelables et, d’autre part, biodégradable en composteur industriel. Contrairement aux plastiques traditionnels, il limite les émissions de CO2. Le PLA vierge a déjà une empreinte carbone réduite de 75 % par rapport à de nombreux plastiques traditionnels à base de produits fossiles. Pour être encore plus clair, si, en moyenne, 1 kg de polystyrène (PS) ou de polyéthylène téréphtalate (PET) génère à lui seul 2 kg de CO2, 1 kg de PLA ne représente lui que 0,5 kg de CO2. En y incorporant 30% de matière recyclée on arrive même à 0,2 kg de CO2 ! Nous voulons poursuivre sur cette voie pour parvenir à un PLA complètement neutre en carbone d’ici à quelques années.
Et le compostage demeure-t-il une solution encore valable à vos yeux ?
Bien sûr. Il faut profiter des deux possibilités offertes par ce matériau. Plus généralement, nous pensons que le PLA doit pouvoir être composté dans le cadre d’applications comme les films agricoles, les dosettes de café ou les sachets de thé, car toute autre forme de valorisation serait plus compliquée, et qu’il doit, par contre, être recyclé quand il sert à fabriquer des corps creux comme des barquettes ou des gobelets qui sont plus lourds et faciles à récupérer sur une ligne de tri. Il s’agit donc d’un matériau « multitâche », également en termes de valorisation, qui peut résoudre bien des problèmes, comme quand, malheureusement, il est oublié dans la nature.
Considérant l’évolution de la réglementation, vous sentez-vous oubliés ou, pire, ostracisés par Bruxelles ou certains États membres ?
Notre sentiment est celui de l’incompréhension, car si d’un côté l’Europe finance les programmes de R&D autour de la chimie verte et des bioplastiques, de l’autre elle les pénalise avec des directives ou des projets de directive sur les emballages qui mettent ces matériaux sur le même plan que les plastiques fossiles. Or, l’emballage constitue l’un des principaux débouchés. Ce faisant, on démolit donc toute une filière vertueuse avant même de l’avoir construite. Les États-Unis, avec le plan Biden qui prévoit d’investir 370 milliards pour faire basculer l’industrie américaine vers les énergies non fossiles, et la Chine, agissent, par contre de façon cohérente. Ces deux pays sont en train de mettre sur pied une véritable économie basée sur les industries vertes. C’est dommage, car l’Europe qui avait pourtant d’excellents atouts en termes de R&D et de brevets, va, encore une fois, louper le train du changement.
Propos recueillis par Tiziano Polito.



