Entretien

« Nous voulons dépasser la vision réductrice de Citeo », indique Frédéric Van Gansberghe, Pdg de Futerro

Futerro projette de créer une usine de 75000 tonnes d’acide polylactique (PLA) à proximité de Port-Jérôme (Seine-Maritime). Le site intégrera une unité de recyclage moléculaire de ce polyester biosourcé, alimentée, dans un premier temps, par des gisements de déchets issus de boucles fermées et provenant d’autres pays européens. L’objectif ? Démontrer que le processus fonctionne et qu’il est efficient. L’ambition ? Mettre en place une filière de valorisation spécifique en France. Rencontre avec Frédéric Van Gansberghe, Pdg de l’entreprise belge.

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Frédéric Van Gansberghe, Futerro.
Frédéric Van Gansberghe.

Emballages Magazine : Vous venez d’annoncer la création d’une bioraffinerie capable de produire 75 000 tonnes de PLA par an, à proximité de Port-Jérôme, en Seine-Maritime. Quel est le calendrier prévu ? 

Frédéric Van Gansberghe : Le site a été choisi. Nous en sommes aux phases d’autorisation et de diagnostic faune et flore. Nous attendons maintenant les retours de l’administration. De nôtre côté, nous avons lancé les études d’ingénierie. Mais nous allons très vite nous présenter sur le marché avec des produits issus de notre usine chinoise qui tourne depuis maintenant un an. Logiquement, si tout se passe bien, le site de Port-Jérôme sera prêt en 2025 pour un démarrage en juin 2026.

Votre usine disposera d’une unité de recyclage de PLA. C’est inédit. On a plutôt tendance à mettre en avant la compostabilté de ce matériau. Pour quelles raisons vous engagez-vous dans cette voie ? 

Nous avons attendu la publication du projet de règlement européen (NDLR : règlement sur les emballages et déchets d'emballages, PPWR) avant d’annoncer la construction de cette usine. Ce texte tend à favoriser le recyclage et l’usage des biopolymères. Nous sommes donc parfaitement en phase avec la réglementation. Concernant le recyclage, cela fait 30 ans que nous travaillons sur le sujet. Nous avons mis au point une technologie de recyclage moléculaire efficiente et peu coûteuse si l’on la compare avec celle utilisée pour les polyoléfines comme le polyéthylène (PE) et le polypropylène (PP) ou bien le polystyrène (PS). Ces plastiques sont, en effet, constitués de molécules très soudées et nécessitent beaucoup d’énergie, alors que les polyesters comme le PLA et le polyéthylène téréphtalate (PET) ont des liens plus faciles à casser. Le recyclage est donc moins onéreux. C’est encore plus simple avec le PLA qu’avec le PET, car ce dernier est composé de deux molécules différentes, le monoéthylène glycol (MEG) et l’acide téréphtalique (TPA), alors que le premier n’est constitué que d’un seul monomère, l’acide lactique. Un produit qui de plus est non toxique. 

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Le PLA est, malgré tout, encore peu présent sur le marché, en tout cas en France, ce qui limite d’autant le gisement de déchets à recycler. Où et comment allez-vous vous approvisionner ? 

Nous sommes tout à fait conscients des difficultés qui nous attendent. Quand on s’intéresse à ce sujet on ne peut s’empêcher de penser au dicton « est-ce l’œuf qui fait la poule ou l’inverse ? ». 

Nous avons décidé d’aller de l’avant. Au lieu d’attendre qu’un gisement se constitue, nous allons démarrer tout de suite notre unité de recyclage. Elle sera alimentée dans un premier temps avec des déchets en PLA maîtrisés, issus de circuits en boucle fermée, par exemple des gobelets utilisés dans le cadre de rassemblements festifs ou des revêtements de sol provenant des salons professionnels. Nous voulons toutefois nous mesurer aussi à de la matière moins pure, moins facile à traiter. C’est pour cette raison que nous allons aussi utiliser des déchets en provenance d’autres pays européens. L’objectif, dans cette première phase, sera d’amorcer la pompe, de prouver que le recyclage moléculaire du PLA fonctionne et qu’il est efficient. Nous sommes confiants pour la suite, dans les années qui viennent le gisement se constituera de lui-même, y compris en France, avec les déchets d’emballages qui proviendront d’un usage plus massif de ce matériau. Viendra alors le moment de discuter avec les recycleurs tels que Suez et Veolia pour monter des filières de collecte spécifiques. 

Pourtant, Citeo, l’organisme chargé du recyclage des déchets d’emballage en France, ne veut pas entendre parler du PLA à cause, justement, de la faiblesse du gisement, allant même jusqu’à menacer son interdiction. Comment réagissez-vous à cette posture alors que, paradoxalement, vous avez choisi la France pour installer votre usine  ? 

Nous sommes surpris par l’attitude de Citeo. Il s’agit, à notre avis, d’une vision erronée qui consiste à penser que le PLA ne dépassera jamais les 4-5% du gisement de déchets d’emballages. Pour cet organisme, ce matériau est un perturbateur de tri et il faut donc l’interdire. Les recycleurs en France sont à peu près du même avis, ils se concentrent sur les grosses masses pour des questions de rentabilité et se désintéressent du reste alors qu’en réalité, en Europe, il existe au moins 35 polymères utilisés sur le marché. On oublie que les technologies actuelles, comme les infrarouges, permettent de séparer parfaitement toutes ces résines. Nous avons fait des tests très concluants allant dans ce sens en Italie. Le combat de Citeo est un peu dépassé, d’autant plus que les plastiques biosourcés vont prendre le pas sur les autres. L’Europe veut aller dans cette direction en imposant 20 % de carbone renouvelable dans tous les plastiques. Il est aussi urgent de passer du carbone fossile au carbone bio. C’est en tout cas ce que le marché réclame. D’ailleurs, les prévisions font état d’une multiplication de l’offre de bioplastiques par trois d’ici à cinq ans à l’échelle mondiale. La France resterait-elle en retard sur ce sujet par pur dogmatisme ? Je me refuse d’y croire.

Pour ce qui est de la production de PLA vierge, vous indiquez que votre bioraffinerie est unique dans son genre et qu’elle sera alimentée à partir de biomasse produite localement. Pourriez-vous nous en dire plus ? 

Le modèle économique sur lequel se basent les industries qui transforment des produits agricoles tels que le blé, le maïs ou la pomme de terre est en train de changer. Auparavant celles-ci transformaient ces ressources pour en extraire de l’amidon afin de produire du sucre. Tout le reste, à savoir les fibres et les protéines, était considéré comme sous-produit et vendu à vil prix. Aujourd’hui, c’est exactement le contraire qui se passe. Le marché demande des protéines, pas des sucres. Nous, par contre, nous avons besoin d’amidon. Nous allons donc nous servir de ce produit, plus intéressant économiquement, pour produire de l’acide lactique et à partir de celui-ci, du PLA. Mais notre projet va bien plus loin, car nous pensons qu’il est possible de construire une nouvelle chimie verte autour des déchets agricoles, disponibles à bon compte dans cette partie du pays. Enfin, nous misons sur l’éthanol. Les capacités de production de ce carburant sont importantes aujourd’hui, mais elles vont progressivement décroître compte tenu de l’arrivée des moteurs électriques dans l’automobile. Nous allons pouvoir attirer vers notre industrie la biomasse destinée à cette industrie. Demain, ce sera le CO2 qui servira de matière première pour cette nouvelle chimie. Nous y travaillons déjà.

Propos recueillis par Tiziano Polito (Emballages Magazine).

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