Reportage

La recette du champion des blindés Arquus pour moderniser ses sites industriels… sans robots

Le fabricant d’engins blindés Arquus, filiale de Volvo, opère un tournant dans sa stratégie industrielle. Le site de Limoges (Haute-Vienne), dédié à la production des véhicules neufs, se modernise sans pour autant tout miser sur le digital et les robots.

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Arquus
Niveau de production fluctuant, sur-mesure... Arquus mise plutôt sur les compétences et la logistique que les robots pour moderniser sa production.

En haut de cette pente dont l’inclinaison tutoie les 50°, les secousses sont intenses. En contrebas, entre bain de boue, descente abrupte et passage sur des troncs d’arbres, mieux vaut aussi se cramponner. "Ca ne boit pas souvent, c’est rustique et ça passe partout… c’est exactement comme un dromadaire", s’amuse Frédéric, démonstrateur qui semble s’amuser comme un enfant sur ce terrain accidenté. Pas de camélidés en vue pour autant sur ces abords de la Vienne, mais des véhicules militaires blindés mis à rude épreuve : un Sherpa couleur sable et un Bastion vert OTAN, deux imposants engins d’environ 6 mètres de long, massifs mais véloces.

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Arquus Arquus (Guittet Pascal/Guittet Pascal)

Vitrage blindé, tourelle sur le toit, masse d’environ 10 tonnes, confort spartiate… Des engins vendus un peu partout dans le monde pour les forces de police et les missions de combat. Et c’est sur ce terrain champêtre, au cœur de son site de Limoges, qu’Arquus fait la démonstration réelle des performances de ses véhicules à ses clients. Une expérience qui s’apprécie mieux avant manger. Si Arquus se fait discret, il n’en reste pas moins l’un des poids lourds de l’industrie de la défense présent en France.

Cette filiale du groupe suédois Volvo, ex-Renault Trucks Defense, emploie quelque 1500 personnes en France sur quatre sites industriels et un bureau d’études pour un chiffre d’affaires d’environ 600 millions d’euros. C’est l’un des partenaires industriels stratégiques de l’armée française, livrant blindés et camions. L’activité a bien sûr été touchée par la pandémie mondiale : Arquus a livré 1166 véhicules neufs en 2020, contre 2156 en 2019, compensée en partie par des contrats de maintenance. Mais les premières secousses ne datent pas d’aujourd’hui…

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Arquus Arquus (Guittet Pascal/Guittet Pascal)

L’industriel est depuis plusieurs années poussé dans ses retranchements par une concurrence internationale de plus en plus rude, en particulier en Turquie et au Moyen-Orient. Les allemands Mercedes et MAN, l'italien Iveco et le suédois Scania ne sont plus ses seuls adversaires. En 2018 Arquus est passé à côté d’un gros contrat de fourniture de 4X4 blindés Serval pour l’Armée de terre, remporté par Nexter.

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Pour reprendre du muscle, Arquus a lancé début 2020 un vaste plan de réorganisation industrielle. Et c’est le site de Limoges qui concentre la plus grande partie de l’investissement nécessaire, soit 8,5 millions d’euros entre 2020 et 2023, sur un total de 12 millions d’euros : il va devenir le centre d’excellence dédié à la production de véhicules neufs. Ce site de 15 hectares, créé en 1939 et à l’histoire tumultueuse, va connaître d’ici 2023 une profonde transformation.

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Arquus Arquus (Guittet Pascal/Guittet Pascal)

Aujourd’hui, ce site où travaillent 365 collaborateurs tourne à plein régime. Il livre cinq véhicules par jour, porté par une commande de 300 VLRA (véhicule léger de reconnaissance et d'appui) sur six mois pour l’armée marocaine, contre deux véhicules par jour avant ce contrat. Sur neuf îlots courant sur plusieurs dizaines de mètres, le camion prend vie avec le châssis en guise d’ossature. Là un collaborateur fixe le pont reliant les deux roues, un autre installe les éléments de câblages, hydrauliques et électriques. En bout de chaîne, on monte les roues, le moteur, la cabine. Puis différents fluides emplissent son réseau de conduits. Le plein d’essence assuré, le camion tacheté de vert vrombit, quitte l’usine et retrouve ses congénères dans un parking extérieur.

"Notre production est caractérisée par de grandes variations, avec certains clients qui passent commande pour des livraisons étalées sur plusieurs années et d’autres qui veulent leurs véhicules le plus rapidement possible", note Etienne Sraka, le directeur de ce site. En septembre, en l’absence de nouveau contrat de ce type, les livraisons de cette commande seront achevées : la production du site retombera à un véhicule par jour. L’effectif a bondi d’une centaine de personnes en deux mois au printemps, mais retombera d’autant en septembre. Une variabilité qui explique l’importance du travail temporaire à Limoges, qui embauche environ 15 personnes par an : les effectifs sont constitués pour moitié seulement de CDI, soit 177 salariés sur un total de 365 collaborateurs.

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Arquus Arquus (Guittet Pascal/Guittet Pascal)

En plus du niveau fluctuant de production, le site réalise du sur-mesure pour chacun de ses clients : aucune commande ne ressemble à une autre. "Pour toutes ces raisons, la modernisation ne passe pas vraiment par la robotisation et l’automatisation, souligne Michel Brun, directeur industriel du site. Nous sommes prudents en matière de digitalisation." Le site recèle d’ailleurs quelque 1600 moyens de serrage différents… Les écrans digitaux installés depuis peu, indiquant en temps réel le niveau de production de chaque poste, sont les rares initiatives numériques à avoir vu le jour, tout comme le système d’alarme Andon permettant à chacun de signaler une anomalie.

Si le plan va permettre d’augmenter les capacités de production du site de 50%, via l’aménagement d’une troisième ligne, les dirigeants misent avant tout sur une meilleure gestion logistique. "Nous sommes en train de changer complètement nos méthodes depuis deux mois et elles vont monter en puissance", résume Christophe Bouny, directeur méthodes, maintenance et services généraux. Pour le comprendre, il faut se rendre à l’extérieur, sous les auvents logistiques attenants au bâtiment. L’entrepôt ouvert de 1500 m², livré au printemps, est l’une des premières réalisations du plan de modernisation du site.

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Arquus Arquus (Guittet Pascal/Guittet Pascal)

Alors qu’auparavant les éléments d’assemblages attendaient, encore emballés, le long des chaînes de production, ils patientent dorénavant dans ce hall de stockage. Et c’est désormais un petit train logistique qui achemine chaque pièce, au bon endroit, au bon moment. Une petite révolution pour une activité restée par bien des aspects artisanale alors même que le groupe compte 1250 fournisseurs, à 95% français. D’autant que le site est encore alimenté par une plateforme logistique située à environ 300 mètres du bâtiment dédié à la production, imposant un ballet quotidien de camions.

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Arquus Arquus (Guittet Pascal/Guittet Pascal)

Le plan de modernisation prévoit la construction d’une plateforme logistique flambant neuve, adossée à l’usine d’assemblage. Les travaux commenceront bientôt. "Le concept du bon du premier coup dans notre production n’est pas toujours au rendez-vous, reconnaît Christophe Bouny. Il y a encore beaucoup de retouches, nous allons y remédier car cela nous fait perdre en compétitivité." Une montée en gamme qui va aussi passer par une nouvelle approche managériale, avec un recul du travail temporaire. La spécialisation des sites conduit à un recours accru aux salariés en CDI. "Cela va permettre de développer en interne les compétences et la culture de la sécurité", prévoit Christophe Bouny.

Sur la deuxième ligne de production, des collaborateurs s’affairent, entre la modernisation de véhicules de l'avant blindé (VAB) destinés au Qatar, passant notamment par des moteurs plus puissants, et la rénovation complète d’ambulances blindées de l’Armée de terre, des VABSAN. Soudain, un cri de lynx retentit : c’est le son de l'avertisseur d’un engin logistique, moins strident que le traditionnel bip.

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Arquus Arquus (Guittet Pascal/Guittet Pascal)

A deux pas de là, un autre bâtiment abrite des activités de maintenance et d’entretien : elles rejoindront bientôt le site de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique). De leur côté, le site de Marolles (Val-de-Marne) va se spécialiser dans la militarisation moteurs et la fabrication d’organes mécaniques et celui de Garchizy (Nièvre) dans les cabines et la distribution des pièces de rechanges. Autant d’implantations qui opèrent chacune à leur façon leur mue industrielle.

A Limoges, le site livre aussi des éléments de véhicules, comme des pièces de mobilité pour les blindés Griffon et Jaguar, réalisés avec Nexter dans le cadre du programme Scorpion. Une fois assemblés, les pièces lui sont livrées sur son site de Roanne (Loire). Dans les prochains mois, continueront de sortir de l’usine des VAB, des Bastion, des Fortress ainsi que des Sherpa. L’industriel lorgne aussi l’appel d’offre de quelque 7000 camions en tous genres que doit lancer l’armée de Terre pour renouveler son parc. Arquus compte bien lancer son bestiaire à l’attaque.

A Limoges, Olivier James

Photos: Pascal Guittet

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