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La poursuite de l’activité en France de l’équipementier automobile japonais Jtekt en suspens

L’avenir des deux derniers sites industriels français de Jtekt, à Irigny (Métropole de Lyon) et Dijon (Côte-D'or), est incertain. Une récente réorganisation du périmètre européen de ce grand équipementier, filiale de Toyota, laisse présager un désengagement du territoire français.

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Systèmes moteur automobile
Jtket fabrique des systèmes de direction et des sous-ensembles comme des crémaillères, des pignons, des vis sans fin, des moto-calculateurs électroniques... (image d'illustration)

Jtekt va-t-il mettre un terme à ses activités en France ? La question n’est plus taboue pour les salariés de l’équipementier japonais, filiale de Toyota. L’entreprise ne détient plus que deux sites industriels sur le territoire français, à Irigny (Rhône) et Chevigny-Saint-Sauveur (Côte-d'Or). Ces deux usines, qui emploient respectivement 1200 et 800 salariés, fabriquent des systèmes de direction et des sous-ensembles comme des crémaillères, des pignons, des vis sans fin, des moto-calculateurs électroniques.

Mais malgré un chiffre d’affaires supérieur au milliard d’euros, le carnet de commandes se tasse et Jtekt Europe peine à retrouver sa rentabilité. Déjà en difficulté avant la crise sanitaire et recapitalisée par la maison mère à hauteur de 278 millions d’euros en 2023, la filiale européenne de Jtekt perd beaucoup d’argent. Le déficit exact pour l’exercice fiscal japonais, clos au 31 mars 2024, n’est pas encore connu. Mais un pointage en début d’année estimait que la filiale allait perdre 63 millions d’euros, dont 55,4 millions d’euros pour sa division automobile. La situation financière de l’entreprise est critique, alertent les syndicats. Et particulièrement en France, où ils s’inquiètent de la poursuite des activités.

Relations compliquées avec les donneurs d’ordres

«Le message est que ce sont les sites français qui portent majoritairement cette perte [financière]», notait la CFE-CGC dans un communiqué publié en février. Les usines françaises du groupe fournissent essentiellement les marques Peugeot, Citroën et Renault (qui détenait une part du capital de Jtekt Europe jusqu’en 2023), avec lesquelles les relations sont parfois houleuses. «Si on perd Stellantis (propriétaire de Peugeot et Citroën, ndlr), on est morts», souffle Abdel Yousfi, délégué syndical CGT sur le site d’Irigny, qui a perdu en 2020 ses clients allemands, Mercedes-Benz et BMW.

«La structure financière est extrêmement dégradée», assure à L’Usine Nouvelle Frédéric Vion, délégué syndical CFE-CGC sur le site d’Irigny. «On sait qu’il va falloir ajuster les effectifs. Aujourd’hui, c’est la survie de l’outil industriel qui est en discussion». Et ce, au plus haut niveau. Vendredi 15 mars, le ministre de l’Industrie Roland Lescure a rencontré Mitsuki Toyohara, le président de Jtekt Europe, ainsi que Koichi Yamanaka, cadre supérieur du groupe au niveau mondial. Rien n’a fuité de cet échange, lors duquel aurait été remis un rapport du cabinet d’experts Roland Berger, dépêché dans les usines pour évaluer la situation.

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Vers une vente par appartement des usines françaises ?

Plusieurs sources interrogées par L’Usine Nouvelle envisagent désormais un plan de réduction des effectifs, suivi d’une possible vente des activités françaises de Jtekt. «Aujourd’hui, il y a une forme de résignation et de fatalisme chez les ouvriers», commente Frédéric Vion. L’entreprise n’a pas répondu aux multiples sollicitations de L’Usine Nouvelle.

Depuis le 1er avril, une nouvelle organisation fonctionnelle a été mise en place, avec d’un côté les sites de production d’Europe centrale (Allemagne, Angleterre, Pays de Galles, République Tchèque, Roumanie) et de l’autre les usines d’Europe de l’Ouest, soit les deux dernières usines françaises et l’usine marocaine de Tanger. Les syndicats s’interrogent : pourquoi un tel découpage ? Est-ce une manière pour Jtekt d’envisager une vente de ses activités françaises ?

L’usine de Blois désormais sous pavillon français

Le groupe japonais vient en tout cas de céder deux de ses usines françaises, pas plus tard que le mardi 2 avril. Le site de production de Blois (Loir-et-Cher), spécialisé dans la production de pompes électrohydrauliques, et le centre technique de Chennevières-sur-Marne (Val-de-Marne), comptant 210 salariés à eux deux, sont tombés dans le giron du groupe ACI (Alliance de Compétences Industrielles). Cette jeune ETI française, fondée en 2019, a déjà racheté plus d’une vingtaine de structures industrielles en France. Son modèle de croissance externe conjugué à une approche territoriale de la souveraineté industrielle française fait la force de l’entreprise, juge Philippe Rivière, son président fondateur, qui vante son approche «multi-filière», «très rare» en France. ACI Group est principalement présent dans les secteurs de l’aéronautique, de la défense et du nucléaire, mais également à la marge dans le ferroviaire, l’hydrogène et l’automobile.

Comme pour l’ensemble de ses acquisitions, le groupe ACI va tenter de diversifier les activités des sites de Blois et Chennevières-sur-Marne, regroupés dans une nouvelle entité baptisée Enerflux. «Ca faisait 4-5 mois que l’on savait que l’on allait être cédé, parce qu’on n’était plus dans le coeur de métier de Jtekt», commente Yannick Raszkowski, délégué syndical Force ouvrière sur le site de Blois, qui se réjouit du «nouveau défi» qui s’annonce pour les ouvriers de l’usine automobile, qui a entamé sa diversification en fabriquant des pompes hydrauliques pour les camions et les bus de Man, Nikola Motor ou Iveco. Certes, ce ne sera pas facile. «Il va falloir trouver de nouveaux contrats, rassurer nos clients… Mais l’avenir est devant nous». De quoi susciter l’envie des salariés d’Irigny et Dijon, toujours dans l’inconnu.

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