Réemployer les eaux usées après leur traitement pour l’irrigation des cultures, l’arrosage des espaces verts et le lavage des voiries est autorisé par un arrêté de 2014. Mais l’acuité du changement climatique pousse à explorer plus avant ce gisement d’eau massif, durable et largement inexploité. Une réutilisation des eaux usées épurées ou traitées (le Reuse ou Reut) qui intéresse fortement l’industrie.
"En cas de sécheresse, l’industrie ne fait pas partie des usagers prioritaires, elle passe en dernier", rappelle François Chaine, chargé de stratégie et développement chez Chemdoc Water Technologies, un fabricant d’équipements de filtration pour l’eau industrielle de 15 salariés situé à Clermont-l’Hérault (Hérault). Il se souvient qu’après les épisodes sévères de 2019, l’État a demandé aux industriels de réduire leur consommation, et ce, jusqu’à 30 %. "C’est vécu comme un risque qualité par les usines, souligne François Chaine. Je crois que le Reuse sera tiré par l’industrie. Les demandes pour étudier le recours à un usage partiel d’une eau traitée sont montées en flèche. Nous sommes sur plus de douze projets en France, dans l’industrie agroalimentaire dans l’Ouest, des centrales énergétiques dans le Nord, un papetier en Occitanie. En plus, des Agences de l’eau prévoient dans leurs programmes 2019-2022 des subventions allant jusqu’à 50 % de l’investissement."
Alors que la réglementation européenne évolue pour faciliter l’irrigation agricole à partir d’eaux usées traitées, nombre d’acteurs du traitement de l’eau en Occitanie croient, comme Chemdoc, à l’avenir du Reuse. "C’est l’un de nos deux grands thèmes avec l’évaluation des impacts du changement climatique", relève Éric Servat, le directeur de l’IM2E – l’Institut montpelliérain de l’eau et de l’environnement –, labellisé fin 2019 par l’Unesco pour devenir Centre international sur l’eau. Pour Jean-Michel Espenan, le PDG du spécialiste de la filtration membranaire Polymem, à Castanet-Tolosan (Haute-Garonne), "les briques technologiques, nous les avons. Ce qui refroidit encore, c’est l’aspect réglementaire, même dans l’industrie. Mais la prise de conscience s’est opérée, ça avance. La réutilisation des eaux usées est l’un des grands enjeux mondiaux des prochaines décennies". Cette PME de 65 salariés, qui réalise 60 % de son activité à l’export, notamment aux États-Unis et en Australie, affiche 20 % de croissance par an.
Intéressées elles aussi par les perspectives du créneau, les PME héraultaises Bio-UV, à Lunel, spécialiste des systèmes de traitement d’eau par ultraviolet (UVC), et Irrifrance, fabricant de systèmes d’irrigation à Paulhan, ont développé des gammes Reuse. Des start-up s’intéressent aussi au sujet, à l’image de Firmus France à Clermont-l’Hérault, auteur d’une solution de purification par techniques membranaires. Utilisée par la base antarctique Concordia, elle permet de recycler les eaux "grises" en une eau de qualité "hygiène" pour les douches et lavabos. Le procédé a été labellisé "Efficient solution" en septembre 2019 par la fondation Solar Impulse. La jeune greentech de conseil Ecofilae de Clapiers, près de Montpellier, participe, elle, à la plate-forme pilote d’irrigation Rur’eaux à Saint-Jean-de-Cornies (800 habitants) en Hérault, lancée en octobre 2019 pour comparer les techniques de désinfection des eaux usées traitées, adaptées aux petites collectivités. Ecofilae milite d’ailleurs pour le partage des expériences Reuse : son portail collaboratif HotspotReuse recense, à la mi-janvier, près de 170 projets dans 45 pays, dont plus de 50 en France.
De l’irrigation viticole… aux terrains de golf
Des sécheresses plus fréquentes et sévères, une filière eau bien installée, des secteurs agricoles et touristiques forts… Autant de raisons pour que le Languedoc soit un bon terrain d’expérimentation du Reuse. En juillet 2019, BRL Exploitation, du groupe nîmois BRL, a lancé un système d’irrigation de 15 hectares de vignes à Roquefort-des-Corbières (Aude), faisant appel aux eaux usées traitées de la station d’épuration locale du Grand Narbonne. Ce programme, mené avec la coopérative Les vignobles de Cap Leucate, une douzaine de viticulteurs et l’Institut français de la vigne et du vin, est financé à 50 % par l’agence de l’eau Rhône-Méditerranée-Corse. L’eau de la station d’épuration va vers une réserve lagunaire de 3 000 m3, où les effets du soleil améliorent la qualité des effluents. Elle est ensuite filtrée sur du sable et désinfectée par réacteur UV.
À quelques kilomètres de là, Veolia participe au programme Irri-AltEau 2, lui aussi orienté vers l’irrigation viticole : après un prototype de 2013 à 2018 sur le site Inra de Pech Rouge, à Gruissan (Aude), "un démonstrateur est prévu en 2020 sur 80 hectares de vignobles", indique Brigitte Goral, directrice technique zone Méditerranée de Veolia Water.
Les acteurs du Reuse s’intéressent aussi au tourisme : 6 des 27 trous du golf international du Cap d’Agde (Hérault) sont arrosés depuis l’été 2019 par de l’eau ultrafiltrée venue de la station d’épuration Posidonia. Le golf arrose de nuit ses pelouses, de mai à septembre. C’est la première référence de Suez en France sur le Reuse. Ce projet de 5,5 millions d’euros, qui a mis sept ans à obtenir les autorisations, est financé à 80 % par l’Agence de l’eau. Il sera pleinement opérationnel en 2020, lorsque 18 trous sur 27 seront alimentés par de l’eau ultrafiltrée issue de la station d’épuration. L’économie d’eau potable est estimée à 200 000 m3 par an, sur 300 000 m3 de consommation.
Le numérique en renfort
Impossible d’échapper au numérique, présent dans le pilotage et le suivi du Reuse. En décembre 2019, capteurs et logiciels ont occupé les débats des Aqua Business Days, organisés par l’ancien pôle Aqua-Valley, à Montpellier. "Les solutions numériques sont des outils d’aide à la décision et de sécurisation des process, assurent Pierre Savey, directeur de projets chez BRL Ingénierie, et Gaëtan Deffontaines, directeur commercial de BRL Exploitation. Elles portent sur le contrôle-commande, le traitement des données et leur accessibilité sur smartphones ou plates-formes d’échange. Dans le Reuse, le besoin d’échanges entre l’exploitant de la station, les collectivités, les utilisateurs, est important." Selon eux, les nouveaux services porteront sur les alertes, l’interaction du système avec l’exploitant, le rapport automatique des mesures de débit et qualité... Pour sa part, le fabricant de systèmes d’irrigation Irrifrance a lancé récemment son innovation Polychem, un pivot d’arrosage connecté spécial Reuse (insensible aux eaux agressives...). "Nous avons fait notre première affaire au Qatar en 2019 avec un élevage gouvernemental de vaches, indique Fabienne Latapié, directrice marketing et développement. Les eaux traitées arrosent la luzerne."
0,6 % C’est la part, en France, des eaux usées traitées et réutilisées (80 % en Israël)
Source : Assises de l’Eau 2019



