En ce mardi 21 juin, premier jour de l’été, le Soleil se trouve à son zénith au pôle Nord. C'est en cette journée que la fondation Tara Océan a décidé d’annoncer que la station polaire commencerait sa première mission en Arctique en 2025 pour une durée de 18 mois. « Nous travaillons depuis cinq ans sur le projet, rappelle Romain Troublé, directeur général de la fondation Tara Océan. Nous l’annonçons aujourd’hui parce que nous sommes le 21 juin, mais aussi parce que nous avons réuni les fonds pour la construction de la station, dont l’investissement devrait atteindre 18 millions d’euros » précise-t-il à L’Usine Nouvelle. Le budget de fonctionnement en mission serait compris entre 2 et 2,5 millions d’euros par an.
« Le président de la République a tranché pour allouer un budget de 13 millions d’euros, se réjouit Olivier Poivre d’Arvor, ambassadeur pour les pôles et les enjeux maritimes. Nous parlons d’un sujet dont on parle peu en France, les sujets liés aux pôles. Nous avions beaucoup d’avance avec Paul-Emile Victor, le commandant Charcot, Jean Malaurie… Mais nous avons pris beaucoup de retard depuis vingt ans. » Une enveloppe de 700 millions d’euros est allouée pour les trente prochaines années. « Tara polar station sera le premier investissement de cette stratégie polaire, poursuit l’ambassadeur. Il est anormal d’investir aussi peu sur les pôles, alors qu’on investit énormément pour l’espace. Les pôles sont aussi importants que l’espace. »
Le choix du chantier naval à déterminer
En 2007, la goélette Tara était le premier voilier à s’aventurer au pôle Nord depuis l’expédition du voilier Fram en 1893 (lire ci-dessous). La future station est conçue par la fondation Tara, l’architecte Olivier Petit avec l’équipe d’engineering de Capgemini, le soutien financier de l’Etat, mais aussi des historiques de la fondation, à savoir Agnès B., BNP Paribas, la fondation Prince Albert de Monaco, Paulsen, la fondation Veolia…
La construction devrait débuter cet automne pour 18 mois, mais le nom de chantier naval n’est pas encore connu. La fondation ne sait pas encore si elle devra lancer un appel d’offres ou passer commande de gré à gré. Durant le second semestre 2024, tests et formations seront menés avant le départ à l’été 2025 de la première expédition. La Tara polar station est conçue pour résister à des températures de -52°C, car elle passera 90% de son temps dans les glaces.
Energies décarbonées et pollution zéro pour le navire
Ce laboratoire dérivant de 400 m² construit en aluminium, sera équipé de deux drones, dont un marin pour aller sous la glace. Il disposera de quatre niveaux : machines, vie, science, et un open space pour travailler. Il pourra accueillir 20 membres d’équipage en été, et 12 en hiver, chacun ayant sa cabine. Un médecin, un chef mécanicien, un chef cuisinier, un ingénieur, des scientifiques et même des artistes vivront à bord. 10 tonnes de nourriture seront embarquées. Il disposera d’une infirmerie en ligne directe avec l’hôpital de Chamonix pour la prise en charge des gelures, et avec celui de Purpan de Toulouse.
La station sera équipée d’une station d’épuration, d’un dégraisseur, d’un compacteur et d'un biodigesteur pour éviter toute pollution. L’énergie décarbonée sera produite par des éoliennes, des panneaux solaires et des carburants biosourcés (à savoir des huiles de cuisson recyclées). Une station de désalinisation produira 300 litres par heure d’eau potable. « La vieille glace est douce, mais il y en a de moins en moins », regrette Romain Troublé.
Le but des missions de Tara polar station est d'ailleurs d’étudier les mécanismes du dérèglement climatique en Arctique, la migration des organismes marins vers le pôle Nord, l’adaptation de la vie en conditions extrêmes, afin de disposer d'une meilleure connaissance de la biodiversité et de réaliser de nouvelles découvertes en biomédecine et biotechnologies.
Effets du réchauffement climatique criants en Arctique
« En Arctique, le réchauffement climatique est accentué et doublé par rapport à la moyenne, explique Gerhard Krinner, directeur de recherche au CNRS et climatologue spécialiste des pôles et membre du groupe d'experts du Giec à l’occasion de la présentation du projet à la presse. Même si on reste dans un scénario optimiste à 1,5°C, nous sommes tout de même partis pour vingt ans de changement climatique. Le pôle Nord qui était un océan glacé toute l’année, va être libre de glace en été. Et c’est quelque chose que l'on ne connaît pas. »
De telles missions de bases dérivantes sont rares. Il y a eu une mission allemande il y a deux ans, celle de Tara en 2007… et celle de Fram en 1893. « C’est rare d’être sur la mer sans bouger pour pouvoir prendre des mesures », considère Romain Troublé, qui espère que cet univers restera l'apanage des chercheurs. « Jamais la route du nord ne sera ouverte, car ce n’est pas rentable de construire un bateau qui coûterait trois fois plus cher qu’un navire habituel », veut-il croire. Sa position est aussi très claire à propos des majors du pétrole, et notamment de Total qui a déjà proposé d’être partenaire. « Il n’en est pas question. Nous ne parlons pas avec les grandes compagnies pétrolières qui explorent les sous-sols de l’Arctique », coupe court le directeur général de la fondation Tara Océan.



