Des promesses d’investissements… et un chantier colossal. Mardi 12 octobre, Emmanuel Macron a dévoilé son plan France 2030. Parmi les dix objectifs définis par l’État : produire près de deux millions de véhicules électriques et hybrides dans l’Hexagone à l’horizon 2030. Le président de la République espère ainsi mettre un terme au long déclin des volumes de production de véhicules neufs en France. Mais l'objectif est-il réellement atteignable ?
Le gouvernement avait déjà fixé un cap pour 2025 : porter à un million d'unités, la production de véhicules électriques, hybrides rechargeables et hybrides. Un volume qui devra donc doubler sur les cinq années suivantes. Pour y parvenir, l’exécutif va investir 4 milliards d’euros aux « acteurs des transports du futur ». Selon le ministère de l’Économie, 2,5 milliards doivent être fléchés directement vers le secteur automobile.
L'équivalent de la production française
Deux millions de véhicules électrifiés, c’est l'équivalent de l’ensemble de la production automobile française, toutes motorisations confondues. En 2019, l'Hexagone a produit 2,17 millions de véhicules particuliers et utilitaires en 2019, selon des données du cabinet Inovev. Et c'est un bond colossal par rapport à la production actuelle de véhicules électrifiés... D'après Inovev, l'assemblage de modèles électrifiés en France a dépassé les 312 500 unités en 2020, et pourrait grimper à 405 000 cette année.
« C’est une cible en ligne avec le travail que nous avons pu faire. Simplement, soyons clairs : c’est un objectif qui n’est pas gagné, loin de là », commente Marc Mortureux, le directeur général de la Plateforme automobile (PFA). Jamel Taganza, vice-président d’Inovev, juge également le plan « très ambitieux ». « Huit ans dans l’industrie automobile, c’est assez court. Cela correspond à une génération de véhicules », observe l’expert.
Retrouver le niveau d’avant-crise
L’objectif d’Emmanuel Macron suppose aussi que l'automobile retrouve un niveau d’activité semblable à celui précédant la crise du Covid-19. En 2020, la production automobile française de véhicules légers (particuliers et utilitaires) a chuté de 37%, à 1,37 million d'unités. « La crise Covid a bien sûr joué très fort, mais de toute façon une baisse était prévue, fait remarquer Marc Mortureux. Il y a eu le départ de l’assemblage d’un certain nombre de véhicules. »
Parmi les délocalisations récentes : le transfert de la Peugeot 2008 en Espagne, celui de la Renault Clio en Slovénie, du Grandland en Allemagne... Sans oublier un phénomène conjoncturel : celui des pénuries de semi-conducteurs qui provoquent des arrêts à répétition dans les usines françaises. « Les ordres de grandeur de pertes de production n’ont pas cessé d’être revus à la hausse », s’alarme Marc Mortureux.
Manque de coopération dans la filière
Pour autant, l'outil industriel français reste dimensionné pour accueillir un tel objectif. En prenant en compte l'ensemble des sites d'assemblage de véhicules sur le territoire, Inovev considère que les capacités tricolores de production de véhicules légers s'établissent autour de 2,8 millions de véhicules. « Nous avons les capacités de production pour l’assemblage. Mais il faut aussi disposer des capacités de produire des cellules de batteries, l’électronique de puissance et le moteur électrique. C’est la vraie question », modère Jamel Taganza.
Certes, les projets d’usines de batteries se multiplient en Europe. L'expert s’interroge toutefois sur la maturité de cette filière en 2030. « Nous estimons que 50% des projets annoncés ne sont pas encore soutenus par des constructeurs automobiles », pointe-t-il. Lors de son discours, Emmanuel Macron a d’ailleurs insisté à plusieurs reprises sur la responsabilité des constructeurs automobiles dans le déclin de la production automobile en France.
« Les trente dernières années ont été cruelles pour l’industrie automobile française. C’est le fruit d’erreurs de politiques industrielles. C’est le fruit de stratégies non-coopératives entre les acteurs de l’industrie eux-mêmes. Ils ont une énorme responsabilité dans cette situation », a taclé le chef de l’État, invitant les constructeurs français à réinvestir enfin dans le tissu industriel tricolore.
Problème : la pénurie de semi-conducteurs n'arrange pas ces problèmes de coopération... « Il y a une très forte tension au sein de la filière entre toutes les étapes de la chaîne : constructeurs, équipementiers, fournisseurs... Nous travaillons à créer des espaces de dialogue », regrette Marc Mortureux.
Une inconnue : la demande
Une autre incertitude de taille pèse sur le plan France 2030 pour l’automobile. « Est-ce que le marché va répondre favorablement à cette offre ? », questionne Jamel Taganza. « Une capacité de production de deux millions de véhicules suppose qu'il n’y aura pas de baisse de la demande européenne. Ou alors, cela veut dire qu’on enlève beaucoup de capacités dans d’autres pays », analyse-t-il.
Le représentant d'Inovev évoque plusieurs conditions pour que la demande soit au rendez-vous : proposer des prix accessibles, développer l’infrastructure de recharge qui accuse du retard en France et chasser les véhicules thermiques des grandes villes. Reste à voir si cela sera suffisant. En attendant, Emmanuel Macron préfère prévenir : « Il y aura beaucoup d'échecs dans les dix objectifs de France 2030. »



