C'est un casse-tête pour le monde agricole. «On demande à sa production, en plus de nourrir les gens, de s’adapter au changement climatique, de diminuer ses émissions de gaz à effet de serre, de stocker du carbone dans les sols et de fournir de la biomasse pour produire de l’énergie. Sans parler de la préservation de la biodiversité», rappelle Aurélie Catallo, la directrice agriculture France à l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri). Le secteur est donc face à une équation complexe. «Selon le nombre d’enjeux que l’on prend en compte, il sera possible ou non de concilier les souverainetés alimentaire et énergétique, explique l’experte. Si l’on ne retient que l’alimentation et la production de biomasse à des fins non alimentaires, cela fonctionne. Mais si l’on compte le stockage de CO2 et la biodiversité, l’équation est insoluble.» À voir…
C’est un sujet que connaît bien la députée du Pas-de-Calais Agnès Pannier-Runacher, ministre de la Transition énergétique de 2020 à 2022, puis... de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire jusqu’à cet été. En mars 2023, elle expliquait : «Première priorité, on nourrit les hommes et les bêtes. Deuxième priorité, on protège le puits de carbone. L’énergie arrive en troisième position, mais c’est quand même une priorité»… qui se heurte à une réalité.
Pas assez de ressources pour la neutralité en 2050
Car la France n’a pas assez de biomasse locale pour sortir des énergies fossiles et atteindre la neutralité carbone en 2050. Caché sous le tapis durant des années, le sujet a fini par éclater au grand jour lorsque le gouvernement s’est lancé dans un exercice de planification écologique. Le bouclage biomasse, qui doit faire correspondre les ressources en biomasse non alimentaire aux besoins pour produire de la chaleur, des biocarburants et du biogaz, sera problématique dès 2030, selon un document de travail du Secrétariat général à la planification écologique daté de juin 2023. La nouvelle Stratégie française pour l’énergie et le climat (Sfec) repousse le problème à 2040, tout en précisant que les scénarios montrent «un point d’attention dès 2025».
Les pouvoirs publics misent sur le développement des cultures intermédiaires à vocation énergétique (Cive), un meilleur usage des effluents d’élevage et une hiérarchisation des usages, pour réserver la biomasse aux secteurs qui n’ont pas d’autres solutions de décarbonation, afin d’éviter les importations. Pour parvenir à la souveraineté énergétique, la Sfec compte passer en dessous de 80 % de gaz importé en 2035, contre 98 % aujourd’hui. Les gaziers assurent pouvoir fournir, dès 2030 et grâce à la méthanisation, 20 % de gaz. Mais à cet horizon, il manquera un dixième de la ressource en biomasse locale nécessaire à leur production, estime le Secrétariat général à la planification écologique.
Des arbitrages s’imposent
La situation est pire pour les bioénergies liquides, destinées à la biochimie et aux transports routiers, maritimes et aériens. Alors que la France importe déjà la moitié de la biomasse nécessaire à la production de biocarburants, les besoins vont croître de 30 à 50% d’ici à 2030 et quasiment doubler d’ici à 2050. Or, on doit passer des biocarburants de première génération, à base de cultures dédiées, à des biocarburants avancés, à base de résidus. «Personne ne sait comment remplacer les 20 TWh que l’on importe déjà, ni comment produire 20 TWh supplémentaires», observe Christian Couturier, le directeur de l’association Solagro.
En décidant, pour les décarboner, de convertir ses centrales électriques thermiques de la Réunion, de Corse et de Guyane au biofioul de colza européen fourni par le groupe Avril, EDF ne va rien arranger au problème. Sans parler des besoins pour la production de carburant aérien durable, pour lesquels la France continuera à importer de la biomasse (huiles usagées...), confirme la Sfec. La souveraineté énergétique attendra.
Les bioénergies solides pour la production de chaleur renouvelable présenteraient, elles aussi, un déficit dès 2030. Or il sera impossible de mobiliser davantage les forêts. Ces dernières subissent de plein fouet les effets du réchauffement climatique. Et les projections à 2050 ne sont pas optimistes. «Il va falloir faire des arbitrages. Avoir une gouvernance nationale de la biomasse, savoir en produire plus, le faire intelligemment et avoir une gouvernance locale de la biomasse, parce qu’on ne va pas non plus la transporter sur des centaines de kilomètres au moment où on doit décarboner», expliquait Agnès Pannier-Runacher en mars 2023. Un an plus tard, avec sa casquette souveraineté alimentaire, elle installait avec le ministre chargé de l’Industrie et de l’Énergie, Roland Lescure, un groupement d’intérêt scientifique biomasse. Il est composé de l’Inrae, de l’Ademe, de FranceAgrimer et de l’IGN. Il y avait urgence. Parallèlement à la programmation pluriannuelle de l’énergie à l’horizon 2035, on attend toujours une nouvelle stratégie nationale bas-carbone (SNBC3) qui, contrairement à la précédente, doit permettre un bouclage biomasse en fixant les priorités d’usage.
Loin d'être la solution miracle
Un rapport de l’Inrae publié fin mai estime également qu’il existe des opportunités de renforcement de la production d’énergie à partir des différents types de biomasse agricole. Attention cependant aux effets des Cive sur les autres cultures. La biomasse contribuera bien au mix énergétique de la France en 2050, mais elle «ne pourra pas répondre à tous les besoins». En revanche, en changeant un peu notre alimentation et les pratiques agricoles, ce serait possible. «Pour cela, il faudrait une gouvernance locale de la transition agroécologique, que les élus locaux se mouillent !», explique Christian Couturier, DG de Solagro. On ne produira pas les bioénergies de la même façon sur tout le territoire. Il faudra faire des choix, sur l’utilisation des sols, des prairies, des forêts…
Une offre qui ne répond pas à la demande
150 TWh d’énergie produite à partir de biomasse, contre 170 TWh prévus*
340 à 400 TWh de bioénergies à produire en 2050
13 % de déficit de biomasse solide, 6 % pour la biomasse liquide et 22 % pour le biogaz, en 2030
(Source : Ministère de la transition écologique, *chiffres 2019)

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3734 - Septembre 2024



