La cameline, cette plante qui pourrait muscler la production de carburant d’aviation durable

Alors que la rareté des ressources limite la production de carburant durable pour l’aviation, la cameline pourrait contribuer à augmenter les volumes. Cette plante oléagineuse, qui fait l’objet d’une expérimentation dans l’Eure, reflète les espoirs grandissants de la filière vis-à-vis des cultures intermédiaires.

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Cameline avril DGAC
Demain, les avions voleront-ils grâce à la cameline? Cette plante oléagineuse pourrait bien aider à tirer les volumes de production de carburant durable vers le haut...

La décarbonation du transport aérien va-t-elle entraîner la multiplication des champs de cameline en France ? Cette plante oléagineuse, aux délicates fleurs jaunes, suscite aujourd’hui un vif intérêt, de la part de la direction générale de l’aviation civile (DGAC) mais aussi du groupe agroalimentaire Avril. Une expérimentation, menée sur une parcelle de 3 hectares au sein d’une exploitation agricole basée à Villiers-en-Désœuvre (Eure), a été dévoilée mardi 29 août par les acteurs concernés. Au vu des besoins croissants en carburants d’aviation durables (CAD, ou SAF en anglais), elle pourrait faire tâche d’huile.

L’atout de cette plante originaire d’Europe du Nord et d’Asie Centrale, déjà employée dans certains produits bio ? Il s’agit d’une culture intermédiaire. « Riche en huile et en protéines, la cameline peut être exploitée entre deux cultures principales puisqu’elle pousse et se récolte en trois mois, typiquement entre juillet et octobre », souligne Kristell Guizouarn, directrice des affaires réglementaires du groupe Avril. Autrement dit, elle ne fait pas concurrence aux cultures alimentaires et ne nécessite pas de surfaces supplémentaires, comme l’impose aujourd’hui le cadre réglementaire français et européen lié à la production de CAD.

Une rareté de la biomasse qui freine la décarbonation

« La cameline pourrait donc contribuer à répondre aux enjeux de rareté de la biomasse pour la production de carburant durable », s’enthousiasme Sandra Combet, secrétaire générale de l’Observatoire de l’aviation durable à la DGAC, créé au printemps dernier. Car en matière de CAD, les ambitions sont aussi fortes que les ressources en biomasse pour les produire sont faibles. En raison des contraintes mises en place en Europe, plus fortes qu’aux États-Unis où l'on peut par exemple exploiter le maïs à cette fin, mais aussi de la difficulté à collecter une matière première dispersée sur tout le territoire. La feuille de route, d’abord française et désormais européenne, vise pourtant un taux d’incorporation des CAD de 2% en 2025, puis 6% en 2030 et 70% en 2050.

Pour respecter ces objectifs et permettre au transport aérien d’atteindre la neutralité carbone en 2050, la production mondiale de CAD devrait passer d’environ 250 000 tonnes en 2022… à près de 400 millions de tonnes en 2050, dont 30 à 50 millions pour l’Europe et 6 millions de tonnes pour la France. Les CAD, qui pourraient réduire de 80% les émissions de CO2 de vols en avion sur l'ensemble de leur cycle de vie, ne représentent aujourd’hui qu’une goutte d’eau dans un océan de kérosène. D’où la recherche de nouveaux leviers à actionner, en plus des sources qui commencent à être mises à contribution telles que les huiles usagées constituant pour l’heure le filon le plus exploité en France.

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La cameline, dans le viseur de l'aérien depuis belle lurette

« Les premières réflexions liées à la cameline en France ont débuté il y a environ quatre ans, rappelle Sandra Combet. Des tests ont été menés à petite échelle dans les années qui ont suivies, essentiellement dans la moitié nord de la France. » Ce type de culture intermédiaire a de surcroît un effet bénéfique, en permettant de ne pas laisser les sols à nu et d’éviter ainsi le lessivage et l’appauvrissement des terres. Et Kristell Guizouarn, d’ajouter : « l'objectif avec ce type d’expérimentation est de comprendre quelles sont les bonnes rotations, quels conseils doivent être donnés aux agriculteurs… L’agriculture n’est pas une science exacte ! » Quant aux résidus des graines après extraction de l'huile, dénommés tourteaux, ils peuvent servir à la nourriture animale.

A dire vrai, l’idée d’employer la cameline - culture rustique peu exigeante en eau et en intrants, qui affiche un taux d'huile de 36% - pour les besoins de l’aérien n’a pas seulement germé en France. Depuis une quinzaine d’années, plusieurs compagnies aériennes – telles que Japan Airlines en 2009 – ont expérimentés des vols assurés par des carburants issus en partie de cette plante un peu partout dans le monde. Boeing, avec son 777 d’essai – l’ecoDemonstrator – a lui aussi mis la cameline à contribution durant les années 2010. En mars 2023, American Airlines a annoncé avoir signé un accord avec l’entreprise de biotech Yield10 Bioscience en vue de produire des CAD à base de cette plante oléagineuse.

La filière des cultures intermédiaires reste à créer

« Tout l’enjeu autour de la cameline et des cultures intermédiaires est de monter en France une filière intégrée entre semenciers, agriculteurs, transformateurs, énergéticiens, aéroports et compagnies aériennes, résume Sandra Combet. Cette filière devra alors être capable de monter en puissance en matière de volumes de production. » Une dynamique collective relancée le 14 février dernier, avec ce jour-là de nombreux représentants français de ces différents acteurs invités au sein du ministère de la Transition énergétique, après plusieurs années ayant donné l’impression d’un certain sur-place. Si les objectifs sont partagés, tous ont à cœur de préserver leur compétitivité malgré les surcoûts des carburants alternatifs.

Le groupe Avril mise gros sur ces cultures intermédiaires, représentant une source additionnelle de biomasse encore inexistante aujourd’hui. « Notre rôle dans la structuration de la filière sera de transformer ces graines en huile via des procédés de trituration et de raffinage maîtrisés par notre filiale Saipol », détaille Kristell Guizouarn. Cette huile sera ensuite transformée en carburant de type HEFA (procédé d’hydrogénation des huiles) par des acteurs de l’énergie, type TotalEnergies et Neste. Avril compte fournir en France 100 000 tonnes d’huile issue de cultures intermédiaires en 2030, puis 500 000 tonnes en 2035. Une autre plante tient aussi la corde : la carinata. Mais elle doit encore faire ses preuves.

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