Le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, en est convaincu : "La France sortira plus forte de la crise qu’elle n’y est entrée." Après la gestion de l’urgence, il s’agit de préparer l’avenir. C’est tout l’enjeu des 100 milliards d’euros sur deux ans du plan de relance détaillé le 3 septembre par Jean Castex, le Premier ministre. Pour redémarrer la machine économique, le gouvernement entend en grande partie en faire un outil au service de la renaissance de l’industrie. La crise sanitaire a servi de révélateur de ses faiblesses, en pointant la dépendance du pays aux approvisionnements étrangers et en faisant vaciller ses grandes filières de pointe, l’aéronautique notamment.
Accélération de la transformation environnementale, investissement dans les secteurs d’avenir, soutien aux relocalisations... Au total, l’industrie devrait bénéficier en direct de près de 35 milliards d’euros sur deux ans des 100 milliards de France Relance, selon les décomptes de Bercy. "Nous n’aurons jamais eu autant de moyens pour soutenir l’industrie", s’enthousiasme Agnès Pannier-Runacher, la ministre déléguée à l’Industrie. Pour remuscler le secteur, la bataille passe d’abord par l’amélioration de sa compétitivité. En baissant de 10 milliards d’euros les impôts de production – la seule mesure pérenne prévue –, le gouvernement accède à une demande réitérée des fédérations industrielles. Quelque 3,7 milliards d’euros devraient irriguer le secteur. En réduisant les coûts fixes, la mesure va redonner de l’air à court terme aux industriels et réduire l’écart de compétitivité avec les voisins européens, où les impôts de production pèsent en moyenne deux fois moins, avec 1,6 % du PIB, contre 3 % en France.
1 milliard pour relocaliser
Au-delà, France Relance va mettre 1 milliard d’euros sur la table pour encourager la localisation de sites de production sur le territoire. "La France depuis vingt ans se repose trop sur ses lauriers. Nous n’avons pas su ouvrir de nouvelles filières industrielles. Il est temps de le faire", pointe Bruno Le Maire. Dans cette enveloppe, 600 millions d’euros d’aides directes doivent soutenir les projets de nouvelles lignes ou de nouveaux sites dans cinq secteurs stratégiques : équipements 5G, santé, agroalimentaire, électronique et produits indispensables au reste de l’industrie. Pour accélérer le repositionnement de l’industrie sur les filières les plus porteuses, le gouvernement veut aussi renforcer dans les deux ans à venir ses soutiens à l’innovation dans le cadre du programme des investissements d’avenir (PIA). Onze milliards d’euros doivent être engagés d’ici à la fin 2022 – un rythme deux fois plus soutenu que la vitesse de croisière du PIA – en faveur de projets de R & D risqués et de secteurs porteurs comme la cybersécurité, le quantique et les batteries électriques. Une petite enveloppe de 400 millions d’euros doit aussi accélérer la robotisation et la numérisation des PME.
Cette renaissance de l’industrie passe principalement, pour le gouvernement, par sa transformation écologique. À côté de l’ambitieux plan pour booster la production d’hydrogène vert de 7 milliards d’euros, dont les contours doivent encore être précisés, 1,2 milliard d’euros d’aides doit encourager les industriels, de façon plus opérationnelle, à investir dans l’efficacité énergétique et décarboner leurs processus de production. La transformation environnementale ouvre aussi des perspectives enviables pour les industriels. Les 6,7 milliards d’euros débloqués pour la rénovation énergétique des bâtiments vont gonfler les débouchés des Saint-Gobain, Somfy, Knauf et autres entreprises du secteur. Quatre milliards d’euros seront consacrés à la rénovation des bâtiments publics, 2 milliards d’euros devraient aller aux particuliers, sans critère de ressources, pour encourager les rénovations globales, plus efficaces. De quoi donner une impulsion nécessaire au secteur, même si le gouvernement ne lève pas tous les freins à la baisse des émissions de CO2 du bâtiment.
1 300 projets de modernisation
Peu touché par la crise du Covid-19, le secteur agroalimentaire obtient, lui, 1,2 milliard d’euros pour "défendre la souveraineté alimentaire", assure Julien Denormandie, le ministre de l’Agriculture, et pour effectuer sa transformation écologique en investissant dans de nouveaux modes de production. Annoncé puis repoussé à l’automne 2019, le plan protéines, chargé de trouver des substituts aux importations de soja américain et brésilien, va être relancé, avec 100 millions d’euros à la clé. Autres gagnants du plan de relance, les transports obtiennent 11 milliards d’euros, dont un peu moins de la moitié – 4,7 milliards d’euros – pour le ferroviaire. L’effort doit permettre de moderniser le réseau là où il est le plus sollicité, de soutenir les petites lignes, mais aussi d’amorcer une énième relance du fret. La filière nucléaire a de son côté obtenu un soutien de 470 millions d’euros. Ces dispositifs s’ajoutent aux plans sectoriels déjà mis en œuvre en juillet pour l’aéronautique et l’automobile, les plus déstabilisés par la crise. Depuis l’été, près de 1 300 projets de modernisation ou de repositionnements sur de nouveaux secteurs ont été reçus par Bercy.
Au-delà des plans sectoriels, les entreprises industrielles les plus fragiles vont aussi pouvoir actionner les mesures plus globales pour amortir la crise. Sur le volet emploi, les 6,6 milliards d’euros du nouveau dispositif d’activité partielle de longue durée vont aider les entreprises dont les perspectives de redémarrage restent bonnes à traverser le trou d’air sans licencier. Un dispositif qui, sans être ciblé sur le secteur, se révèle mieux adapté aux industriels. S’y ajoute 1 milliard d’euros pour le dispositif FNE-Formation, pour former les salariés sur des métiers d’avenir en parallèle de l’activité partielle. Alors qu’une ETI sur quatre anticipe des difficultés à rembourser son prêt garanti par l’État, les 3 milliards d’euros mis sur la table pour renforcer les fonds propres des entreprises sont aussi les bienvenus.
Suffisant pour atteindre la vague de relocalisations appelée par Emmanuel Macron ? Chez les industriels, l’accueil reste tiède malgré les montants astronomiques en jeu. Frédéric Coirier, le coprésident du Mouvement des entreprises de taille intermédiaire (Meti) admet que "le plan de relance va dans le bon sens, mais il aurait fallu aller plus loin sur la baisse des impôts de production et ramener la France à la moyenne européenne pour espérer avoir une industrie qui se développe". "Il faut absolument éviter les travers d’une mise en œuvre trop lente, comme ce fut le cas de certaines mesures du plan de relance en 2008", pointe le Medef.
Pour le gouvernement, la tâche s’annonce rude. Il s’agit de sélectionner au plus vite de bons projets de long terme, mais aussi capables de démarrer rapidement. Au risque de voir ressortir des projets déjà sur étagère, pas forcément les plus pertinents. Mais l’exécutif veut avoir dépensé au moins 30 milliards d’euros d’ici à la fin 2021. Pour y parvenir, le Premier ministre va piloter le tout via un conseil de la relance associant les parties prenantes, qu’il réunira chaque mois. Ce conseil sera adossé à une cellule de reporting, à Bercy, que Bruno Le Maire animera avec une fréquence hebdomadaire. Matignon a prévenu : si certains dispositifs ne trouvent pas preneur ou montent trop lentement en charge, les enveloppes pourront être redéployées vers d’autres programmes plus porteurs. La balle est désormais dans le camp des industriels.
Une baisse de fiscalité ciblée sur l’industrie
Les industriels en rêvaient, ils l’ont obtenue. La baisse de 10 milliards d’euros des impôts de production comprise dans le plan de relance vise des taxes qui pesaient, en proportion, davantage sur l’industrie. Dans le détail, la cotisation sur la valeur ajoutée (CVAE) sera réduite de moitié pour toutes les entreprises, en supprimant la part de cet impôt affecté aux régions. L’effort représente une réduction de 7,5 milliards d’euros. À cela s’ajoute une baisse des impôts fonciers, spécifiquement ciblée sur l’industrie. La taxe foncière sur les propriétés bâties (TFPB) et la cotisation foncière des entreprises (CFE) seront réduites de moitié pour les sites industriels, via une révision du mode de calcul des taxes pour les bâtiments industriels. Le gain devrait atteindre 1,75 milliard d’euros (TFPB) et 1,54 milliard (CFE), réparti sur 32 000 sociétés du secteur. Pour que l’allégement fiscal profite au plus grand nombre d’entreprises, le plafonnement de la CET (qui regroupe la CVAE et la CFE) va être ramené de 3 à 2 % du chiffre d’affaires. Résultat : 37 % du coup de pouce fiscal devrait aller à l’industrie. L’allégement privilégie aussi les ETI (42 %) et les PME (32 %), plus enclines à produire en France. Le gouvernement a en revanche préféré ne pas toucher à la C3S, qui aurait surtout avantagé les grands groupes.



