Reportage

L’Europe spatiale "sous pression" pour faire décoller Ariane 6 le plus tôt possible

Ariane 6 va-t-elle voler avant la fin de l’année 2023 ? Cela dépendra du bon déroulé des tests critiques à feu qui doivent encore être réalisés au centre spatial guyanais et en Allemagne. Les différents étages du premier exemplaire d’Ariane 6 partiront pour Kourou en septembre prochain. Reportage aux Mureaux, où règne une certaine effervescence.

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Dans les allées de l’usine d’ArianeGroup aux Mureaux (Yvelines), les étages principaux de la fusée Ariane 6 prennent forme. Dans un atelier, les équipes effectuent les derniers branchements du moteur Vulcain qui propulsera la première fusée Ariane 6. Ailleurs dans le grand hall d'assemblage, des grandes surfaces métalliques d’aluminium-lithium en forme de quart de cercle attendent avant d’être associées pour former un des tronçons de la fusée. Plus en aval dans la chaîne de production, un grand réservoir d’hydrogène liquide de 5,4 mètres de diamètre est enserré dans son outillage. Ses différentes sections seront soudées les unes aux autres grâce à une technologie innovante dite du friction-malaxage qui permet d’aller plus vite que les procédés en usage sur Ariane 5…

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Ariane 6 main stage @ESA_Stephane_Corvaja (7) Ariane 6 main stage @ESA_Stephane_Corvaja (7) (Stephane Corvaja)

Dans l’usine de 22000 m2, soit l’équivalent de quatre terrains de football, les différents éléments (réservoirs à oxygène liquide et hydrogène liquide, moteurs, tronçons intermédiaires, tubes d’alimentation et de pression) sont assemblés à l’horizontale et non plus à la verticale comme pour Ariane 5. «Cela permet aux techniciens de travailler à hauteur d’homme, explique la directrice de l’usine (dont l'identité n’est pas communiquée à la demande d’ArianeGroup pour des raisons de sécurité). Aujourd’hui nous travaillons sur les étages principaux des quatre premières fusées». En vitesse de croisière, l’usine devra livrer jusqu’à 11 étages par an.

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Ariane 6 main stage @ESA_Stephane_Corvaja (13) Ariane 6 main stage @ESA_Stephane_Corvaja (13) (Stephane Corvaja)

Des équipes sous pression

Le calme ambiant est trompeur. Au-delà du site des Mureaux, les équipes d’ArianeGroup et de ses partenaires impliqués dans le programme Ariane 6, l’Agence spatiale européenne (ESA), le CNES et Arianespace, sont sous pression. Le programme Ariane 6 accuse un retard de trois ans et il faut mettre les bouchées doubles pour faire décoller la fusée d’ici à la fin de l’année.

L’Europe spatiale veut encore croire que l’objectif est possible…mais le chemin pour y arriver est semé d’embûches. «La pression est forte. C’est évident. Les équipes sont très engagées. Certaines travaillent les samedis, les jours feriés…», reconnaît Josef Aschbacher, le patron de l’ESA. Conscient des difficultés à surmonter, le dirigeant se refuse à tout pronostic quant à la tenue d'un premier vol d’ici la fin de l’année. «Nous allons réaliser des tests critiques durant l’été. Nous ne pourrons donner des précisions quant à la date du vol inaugural qu’en septembre. Le premier vol aura-t-il lieu en 2023  en 2024 ? Nous sommes incapables de vous le dire aujourd’hui sinon ce serait spéculer»,

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Josef Aschbacher s’exprimait le 9 juin directement depuis l’usine des Mureaux. Il faisait un point d’étape avec la "Task Force" d’Ariane 6. Mise en place il y a un an, cette équipe resserrée comprend des représentants de la direction générale des quatre partenaires afin d’accélérer les prises de décisions, et de trouver plus rapidement et collectivement des solutions aux problèmes qui ne manquent de surgir dans un tel programme.

Résolution des problèmes logiciels

Les équipes européennes évoquent des signaux positifs en vue d'un premier vol d’Ariane 6 d’ici la fin de l’année. L’étage complet du premier exemplaire doit partir en septembre pour Kourou. «L’assemblage de la première fusée va démarrer à Kourou en novembre», a précisé le patron de l’ESA. Il y a d’autres avancées notables notamment au niveau du pas de tir en Guyane. «Globalement, nous sommes dans une bonne dynamique. Au cours des derniers mois, nous avons franchi plusieurs échéances techniques majeures. Les problèmes logiciels sur le pas de tir ont quasiment tous été résolus les uns après les autres. Les premières étapes des essais combinés entre le lanceur et son pas de tir se passent très bien», se réjouit pour sa part Philippe Baptiste, président du CNES. Cette séquence comprendra notamment un essai à feu de longue durée de l’étage principal sur le pas de tir.

Toutefois, il reste encore d'autres étapes critiques à franchir. A Lampoldshausen (Allemagne), le centre aérospatial allemand (DLR) réalisera en juillet et après l’été des tests à feu supplémentaire de l’étage supérieur avec le nouveau moteur réallumable Vinci. Or plus les essais avancent, plus les systèmes sont poussés à leurs limites. «Si on se rend compte qu’il y a un bug majeur, on est partis pour des mois et des mois de développement», reconnaît l’un des membres de la task force. Les équipes de la Task Force d’Ariane 6 ont prévu un nouveau point d’étape fin juillet. Les essais devraient être suffisamment avancés pour savoir si l’objectif d’un tir avant la fin de l’année pourra être tenu.

Une Europe spatiale sans fusées

La situation est déjà critique pour l’Europe spatiale. Elle se retrouve sans lanceurs à cause des trois années de retard cumulées par le programme Ariane 6. Le lanceur européen aurait dû effectuer son premier vol en 2020 ! Résultat : l’Europe se retrouve dans une situation inédite : son poids lourd Ariane 5 va faire son dernier vol mi-juin et sera mise à la retraite. La fusée russe Soyouz n’est plus disponible, conséquence de la guerre en Ukraine. La fusée Vega C qui transporte les plus petits satellites est clouée au sol depuis l’échec de son premier lancement commercial en décembre dernier.  Et comble de l’ironie : l’ESA doit faire appel au concurrent américain SpaceX pour lancer ses satellites scientifiques institutionnels...

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