L'Europe joue son va-tout pour sauver Ariane 6 et son industrie spatiale

Pour permettre à Arianespace et ArianeGroup de lutter à armes égales face à leurs concurrents américains SpaceX et ULA, fortement soutenus sur leur marché domestique, l’Agence spatiale européenne demande aux Etats membres une contribution de 140 millions d’euros par an pour l’exploitation d’Ariane 6. ArianeGroup, confronté à une baisse de charge de 30% de son activité d’ici 2025, ne pourra pas faire l’économie d’une restructuration en profondeur.

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Ariane6
La fusée européenne doit effectuer son premier vol d'ici la fin du premier semestre 2022.

Ariane 6 et l’Europe spatiale sont à la veille d'un tournant historique. A moins d’un an du premier vol du futur lanceur européen prévu avant la fin du 1er semestre 2022, l’ESA (Agence spatiale européenne) a soumis à ses Etats membres une résolution pour garantir la pérennité d’Ariane 6. Au coeur de la proposition : une contribution à l'exploitation du lanceur et un engagement sur un nombre minimum de lancements institutionnels, soit un effort supplémentaire de l'ordre de 140 millions d’euros par an durant 6 ans. 

Cette résolution doit obtenir l'aval des 22 Etats membres. Elle a le soutien de la France et l’Allemagne, qui contribuent pour respectivement plus de 50% et plus de 20% au financement d’Ariane 6, En cas de vote positif, ce nouveau dispositif serait mis en place au plus tôt à partir de fin 2024.

Changements drastiques des conditions de marché

Comment l’Europe justifie un tel effort pour son lanceur ? Avant même son premier tir, le modèle d’exploitation d’Ariane 6 serait caduc. L’agence spatiale reconnait que les hypothèses et les perspectives de marché établies au moment du lancement du programme d’Ariane 6 en 2014, sont loin d’être celles attendues. Guerre des prix pour le lancement des satellites géostationnaires, arrivée des constellations, surcapacité dans l’offre de lanceurs… L’ESA évoque même un changement complet de paradigme.

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Si les effets se font déjà ressentir, la cause est également bien identifiée. «Dans un passé récent, les parts de marché d’Arianespace ont diminué et l’on doit aujourd’hui se poser la question : quel modèle adopter du côté européen face au soutien massif du gouvernement américain, des acteurs domestiques comme Space X mais aussi ULA (United Launch Alliance, alliance entre Boeing et Lockheed Martin, ndlr)», explique Daniel Neuenschwander, directeur du transport spatial à l'ESA.

En clair, la concurrence ne serait plus équitable car les Américains ne se privent pas de soutenir leurs lanceurs domestiques. A leur manière. «Tous les concurrents, surtout les Américains, ont des modèles dans lesquels ils ont des lancements institutionnels rémunérés très au-delà des prix de marché, qui permettent de casser les prix sur le marché commercial», indique-t-on en écho au ministère de l’Economie et des Finances, désormais en première ligne pour les questions spatiales. Comme ce contrat de l’US Air Force attribué en août 2020 à Space X pour un montant de 316 millions de dollars, bien supérieur aux prix habituellement pratiqués…

Une mécanique redoutable

La mécanique est impitoyable pour Arianespace. SpaceX et ULA, grâce aux marges qu’ils accumulent sur le marché captif américain où la NASA et le Pentagone sont prêts à acheter à prix d’or leurs lancements. Ils peuvent ainsi mettre hors-jeu leurs concurrents sur les appels d’offres en compétition grâce à tarifs imbattables. Malgré une promesse d’être moitié moins cher à produire que Ariane 5, il n’est pas sûr que le futur lanceur européen, déjà fragilisé par son retard à cause de difficultés de mise au point technique et de la crise du Covid-19, soit capable de surmonter cette concurrence. Les syndicats d’ArianeGroup, le maître d'oeuvre industriel de la fusée Ariane 6, s’alarment également de la situation. «Les Américains ont voulu tuer le spatial européen. Ou, tout du moins, lui mettre un gros coup sur la tête», résume Philippe Géry, délégué syndical central pour la CFE-CGC chez l’industriel.  

La résolution de l’ESA s’appuie sur des discussions avec les indsutriels (ArianeGroup, Avio…) et sur le récent accord signé entre la France et l’Allemagne. Que prévoit-elle ? «L’Europe a des besoins institutionnels équivalents en moyenne à 4 Ariane 6 par an. Nous proposons aux Etats de contribuer à des options pour trois services de lancement additionnel, ce qui nous amènerait à une cadence de 7 lancements institutionnels par an en moyenne», explique Daniel Neuenschwander. Si les besoins sont effectivement là, ces options sont converties en lancements institutionnels, sinon elles sont rétrocédées avantageusement à Arianespace qui pourra alors vendre les lanceurs associés à prix compétitif sur le marché commercial. «L’objectif est d’apporter à l’industrie une perspective de planification, de stabilité et surtout d’action commerciale», explique le dirigeant de l’ESA.

30% de baisse d'activité d'ici 2025 pour ArianeGroup

Si la réponse des 22 états membres est attendue d’ici mi-août, côté ArianeGroup, on se satisfait évidemment de cette initiative de soutien financier apporté à Ariane 6. Toutefois, la société commune née du regroupement des activités spatiales entre Safran et Airbus en 2015, sait qu’en échange, les états membres et l’agence exigent de sa part des efforts de compétitivité. Le moment est pourtant critique. Avec la fin amorcée du développement d’Ariane 6 qui avait mobilisé des milliers d’ingénieurs, l’industriel prévoit une baisse de charge de l’ordre de 30% de son activité d’ici 2025 !

Pour le groupe de 7500 personnes, la casse sociale risque d’être lourde. Selon la CGT, 2500 emplois sont en danger. «Cette baisse, impensable, vient s’additionner à une première baisse des effectifs réalisée depuis la création de la société, en 2016, qui comptait 9000 salariés !», rappelle le syndicat dans un communiqué diffusé fin juin. Selon le syndicat majoritaire CFE-CGC, le groupe chercherait à réduire sa masse salariale de l’ordre de 15% soit un effort d’environ 100 millions d’euros par an d’ici 2025. Des chiffres qui n’ont pas été confirmés par ArianeGroup contacté par l’Usine Nouvelle. «Avant de négocier le montant du chèque que l’on va donner aux gens, nous voulons avoir une visibilité précise sur l’aspect qualitatif des profils que l’on va faire partir, souligne Philippe Gery, de la CFE-CGC.  Le risque c’est d’avoir un projet de réduction d’effectifs qui soit plus piloté par des flux financiers que le maintien des compétences critiques». Les négociations entre direction et syndicats doivent démarrer à partir de septembre.

Inquiétudes à Vernon

L’accord négocié mi-juillet entre la France et l’Allemagne concernant Ariane 6 pourrait entraîner un transfert de charge industrielle entre les deux pays. Les syndicats craignent que certaines activités réalisées à Vernon (Eure), site spécialisé dans la motorisation des lanceurs comptant environ 900 salariés, soient transférées outre-Rhin. Il s’agit en particulier des activités liées à l’assemblage, l’intégration et les tests du moteur Vinci, le moteur réallumable de l’étage supérieur du lanceur. Cela correspondrait à l’équivalent de 40.000 heures de travail par an. Des négociations de transferts entre les deux pays sont en cours depuis 2019 et se justifient par la montée en puissance de l’Allemagne dans le budget de développement d’Ariane 6. En début d’année, en visite sur le site normand, Emmanuel Macron avait annoncé un investissement de 30 millions d’euros pour accélérer le programme du développement du moteur réutilisable low-cost Prometheus et soutenir les travaux du site d’ArianeGroup dans le cadre du développement d’une filière hydrogène française
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