L'économie circulaire turbine en région Paca

De nombreux projets industriels d’économie circulaire se concrétisent à Fos-sur-Mer et autour de l’étang de Berre.

Réservé aux abonnés
Image d'illustration de l'article
Sur le site de Solamat-Merex, à Fos-sur-Mer, le programme Vasco 2 valide la culture de micro-algues, destinées à produire du biocarburant, à partir des fumées industrielles. © Laure Chaminas/Port de Marseille Fos

Les industriels ont trop longtemps travaillé chacun dans leur coin. La création en 2014 de l’association Piicto (Plateforme industrielle d’innovation Caban-Tonkin), au service de la mutation industrielle et énergétique à Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône), a servi d’agitateur d’idées pour impulser des synergies. Un groupe de travail "économie circulaire" est né. "Les entreprises ont affiché leur volonté de s’investir. Aujourd’hui, les projets se succèdent. Nous allons au-devant de grands progrès", affirme Jean-Michel Diaz, le président du Groupement maritime et industriel de Fos, antenne patronale du pourtour de l’étang de Berre.

Ce territoire compte des centaines d’hectares pour l’accueil d’usines pilotes, de démonstrateurs et d’expérimentations, de la zone industrialo-portuaire du port de Marseille, en passant par la plate-forme de Total à La Mède et au site pétrochimique de LyondellBasell à Berre-l’Étang. En avril 2018 a été lancé Provence Industry’Nov, un appel à manifestation d’intérêt pour des projets d’écologie industrielle, d’efficacité énergétique ou de bio-industries  –  biocarburants. Sur l’ensemble des dossiers à l’étude, sept concernent l’économie circulaire.

Amplifier les perspectives

"Il y a toujours un temps de latence quand on veut générer de nouvelles pratiques mutualisées, réduire l’empreinte écologique, identifier les opportunités d’exploiter des énergies fatales, des coproduits, indique Nicolas Mat, le secrétaire général de Piicto. L’enjeu est moins technique qu’organisationnel, la confiance va s’acquérir. Nous disposons des outils pour accompagner la concrétisation des projets." Pour y puiser de la compétitivité, Kem One a agi en moteur dans cette démarche. Le groupe chimique constate que ses voisins s’approvisionnent parfois loin en Europe en acide chlorhydrique 33 %, alors que son unité produit du chlore, de la soude et de l’hydrogène. Il investit pour fabriquer annuellement quelque 9 000 tonnes de HCl 33 %, afin de les fournir. LyondellBasell, ArcelorMittal et Ascometal entrent dans la boucle.

"Cet accord a plusieurs attraits. Il évite notamment des flux de camions, des coûts supplémentaires, souligne Jérôme Mauvigney, le directeur de LyondellBasell à Fos. Chaque industriel conduit son évolution en interne, mais la mise en commun amplifie les perspectives et ouvre à d’autres idées." Sur chaque sujet, Jérôme Mauvigney regarde "toutes les options d’amélioration continue, avant de choisir les plus favorables sur les plans économique et environnemental ". Kem One s’est par ailleurs associé à Engie et à sa centrale électrique thermique au gaz naturel Combigolfe, pour exploiter les surplus de l’unité de production d’eau déminéralisée du gazier. Et a instauré un partenariat avec Calcaires Régionaux (Jean Lefebvre Méditerranée/Eurovia), qui traitera ses fines de décarbonatation. "Nous valorisions déjà les laitiers d’aciérie d’Ascometal, remarque Nicolas Faïsse, le responsable d’exploitation de Calcaires Régionaux. Le projet R & D Vabosco transforme les fines de Kem One en matériau de construction, alors qu’elles partaient auparavant en centre d’enfouissement. Nous avons investi quelques centaines de milliers d’euros. Avec les produits issus de déchets, il y a toujours un important travail pédagogique à effectuer avec les clients, nous veillons toujours à élaborer des produits définis pour l’usage auquel ils sont destinés, sans surqualité. »

Économiser de la matière première noble

Avec son projet ICaRe, Solamat Merex, spécialiste du traitement des déchets industriels, recycle aussi les boues de décarbonatation d’usines de la zone industrielle. Il en extrait le calcium pour le transformer en chaux réactive et l’injecter en postcombustion, en vue de traiter les fumées de ses incinérateurs. "L’objectif initial est d’économiser de la matière première noble, précise Corinne Ramombordes, la directrice générale déléguée de la société et présidente de Piicto. Le procédé fonctionne en mode industriel sur notre site de Rognac [à l’est de l’étang de Berre], depuis début 2020. D’ici à la fin d’année, nous l’installerons à Fos. Demain, nous pourrons proposer le produit à d’autres industriels utilisateurs de chaux. L’appui de l’Ademe [l’Agence de la transition écologique] et de la Région a facilité l’aboutissement de ce projet, qui peut devenir rentable en trois à quatre ans. »

La captation de CO2 dans les fumées industrielles, un enjeu environnemental

Sur une zone où les relations se tendent parfois avec les populations riveraines, le sujet de la captation du CO2 dans les fumées industrielles est devenu stratégique pour réduire l’impact environnemental. Solamat Merex s’implique aux côtés du Grand port maritime de Marseille, coordinateur, de Kem One, LyondellBasell et ArcelorMittal, dans le projet Vasco de valorisation des fumées.

Les résultats prometteurs de sa deuxième phase d’expérimentation (Vasco 2) devraient déboucher sur un démonstrateur à grande échelle de recyclage biologique du CO2 industriel par des micro-algues. Partenaire de l’Ifremer, la TPE Coldep a conçu la solution de bioremédiation des fumées, de culture et de récolte des micro-algues. "Vasco 2 était un pilote en milieu industriel, Vasco 3 sera une unité en conditions réelles, en milieu réel sur plusieurs hectares, pour un investissement global d’une quinzaine de millions d’euros", explique Bertrand Barrut, le directeur R & D de Coldep. Il permettra d’explorer des voies de valorisation des micro-algues autres que les biocarburants. De nouveaux partenaires pourraient s’engager prochainement.

Porté par le chimiste allemand Covestro, Carbon4Pur œuvre aussi à la valorisation du CO2 émis par ArcelorMittal, en composants intermédiaires pouvant entrer dans la fabrication de polyuréthane et de polyols, pour des usages comme l’isolation thermique et les revêtements. Le sidérurgiste, qui aime mettre en avant la recyclabilité quasi infinie de l’acier, fait de l’économie circulaire l’un de ses axes prioritaires à moyen terme pour atteindre la neutralité carbone. Son intention est de produire des précurseurs de polymères par fermentation biologique des gaz sidérurgiques, et d’installer un gazéifieur de déchets pour injecter le gaz en haut-fourneau. En espérant, à plus long terme, y injecter de l’hydrogène vert issu des coopérations nouées sur la zone.

Puiser de nouvelles ressources énergétiques

Le démonstrateur Jupiter 1000 de power-to-gas, réalisé à Fos par un consortium autour de GRT Gaz, esquisse les potentialités d’une telle ambition. Ses premières injections d’hydrogène dans le réseau ont débuté en février. L’unité d’une capacité de 1 MWe transforme les excédents d’électricité d’origine renouvelable en hydrogène, sur la base d’un procédé d’électrolyse de l’eau, ou en méthane de synthèse pour les stocker. Elle doit produire 5 000 MWh d’énergie sur trois ans. Mais Jean-Philippe Bonnet, le délégué régional de RTE, affirme être déjà saisi de demandes d’études pour des projets de 100 à 250 MW de production d’hydrogène par électrolyse. "Leurs porteurs veulent être prêts pour les plans de relance industriels", indique-t-il.

À l’origine du procédé breveté Carbolyse, Elyse Technology veut, lui, démontrer la viabilité d’une technologie de pyrogazéification pour valoriser en électricité des déchets industriels banals (pneus, bois, plastiques…). Issu de l’appel Provence Industry’Nov, son démonstrateur prend la forme de conteneurs implantés sur la plate-forme d’expérimentation Innovex de Piicto. Il préfigure un concept d’unités mobiles utilisables sur des chantiers de construction et des usines pour être autosuffisant en énergie. Mais l’objectif est de lever 5 à 7 millions d’euros pour une unité apte à injecter 5 MW sur le réseau électrique à partir de 20 000 tonnes de biomasse.

Des huiles végétales usagées pour La Mède

Quant à la plate-forme de Total à La Mède, Suez reste silencieux sur l’avancée de son engagement de 2016 à collecter 20 000 tonnes par an sur dix ans d’huiles végétales usagées pour approvisionner la bioraffinerie du pétrolier. Selon le groupe pétrolier, son unité pourrait traiter 120 000 tonnes par an de graisses animales et huiles de cuisson usagées. "En 2025, ces déchets et résidus représenteront plus de 50 % des matières premières utilisées", assure l’industriel, qui a par ailleurs investi au capital d’Ecoslops, qui construit sur le site de Total une unité de microraffinage de résidus d’hydrocarbures provenant de navires, pour produire du carburant et du bitume léger. La mise en service devrait s’opérer d’ici à la fin de l’année.

 

Philippe Michon, directeur général d’Eranova
« Transformer les algues vertes en ressource »

L'Usine Nouvelle : En quoi votre projet relève-t-il de l’économie circulaire ?
Les communes littorales se heurtent à une invasion récurrente d’algues vertes, sans débouché de valorisation pertinent. Notre technologie consiste à transformer ce polluant en ressource en exploitant les propriétés mécaniques des algues afin d’en faire un matériau recyclable, biodégradable ou réutilisable, sans odeur, ni couleur, des résines se substituant partiellement aux résines plastiques issues de matières fossiles. Les applications sont multiples : sacs compostables, emballages alimentaires, cosmétiques...

Où en est le projet ?
Nous venons de finaliser un tour de table pour financer les 6 millions d’euros de notre installation-pilote de Port-Saint-Louis-du-Rhône, avec des industriels, Bpifrance et trois autres banques. Comme l’hybride dans l’automobile, nous proposons une technologie de transition. Les industriels sensibles à l’émergence de cette filière d’économie bleue voient le sens de notre projet, mieux que les fonds d’investissement.

Quand serez-vous opérationnel ?
Pour « linéariser » les volumes annuels, notre modèle combine collecte d’algues et culture en bassins, adossés à l’unité de transformation d’une capacité de 10 000 tonnes par an. La première production est prévue au premier semestre 2021. L’objectif est d’avoir un module reproductible à l’international et d’optimiser notre procédé sur d’autres espèces d’algues. La solution est déjà brevetée dans 30 pays.

 

Newsletter La Quotidienne
Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.