Reportage

Intel, Tesla, CATL... La ruée des industriels vers l’est de l'Allemagne

CATL, Tesla, Intel… Ces dernières années, l’ex-Allemagne de l’Est a raflé de très gros investissements industriels étrangers. La région, qui entend désormais profiter de l’arrivée en cascade de sous-traitants, se rêve en épicentre de la nouvelle mobilité.

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C’est à Grünheide, à 20 km à l’est de Berlin, que Tesla a choisi d’implanter ses usines européennes de production de voitures et de batteries, actuellement en construction.

Sa journée de travail terminée, Gregor, vêtu d’un T-shirt noir estampillé Tesla, profite du doux soleil de juin en attendant son bus. « Ça a bien avancé », lance-t-il en regardant le gigantesque site placé entre l’autoroute qui mène vers Berlin et la forêt. C’est ici, à Grünheide (Brandebourg) à 20 km de la capitale allemande, que le constructeur américain a choisi d’installer son usine européenne. La production a débuté et montera progressivement en cadence pour atteindre 500 000 modèles électriques Y par an. Pour l’heure, devant le bâtiment blanc recouvert de fresques peintes, les engins de chantier s’affairent pour terminer le parking. À une centaine de mètres de là, la future usine de batteries est moins avancée et les grues en sont encore à ériger les façades. Bientôt, la « Giga Berlin » comptera quelque 12 000 employés. « Il n’y a pas beaucoup d’industries par ici, c’est une vraie bouffée d’air », observe le jeune homme de 26 ans.

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Et Tesla n’est qu’un exemple de la vague d’investissements dont a bénéficié l’Allemagne ces derniers temps. Avec tous un point commun : se situer à l’est du pays, en ex-RDA.

Depuis son bureau de Potsdam, Steffen Kammradt, le président de l’Agence de développement économique du Brandebourg (WFBB), énumère les nouveaux venus. Tout a débuté en 2018 avec le fabricant chinois de batteries CATL, qui a installé une usine à Arnstadt, en Thuringe. « Cette impulsion de départ a ensuite été confirmée par le choix d’Elon Musk, le patron de Tesla, en novembre 2019 en faveur du Brandebourg. Cela nous a propulsés sur la scène internationale », s’enthousiasme-t-il. Intel a annoncé en mars 2022 un investissement de 17 milliards d’euros à Magdebourg (Saxe-Anhalt) pour construire deux usines de production de semi-conducteurs. Google réfléchirait aussi à s’établir dans le Brandebourg. Cette région que l’on disait à la traîne et désindustrialisée serait-elle le nouvel eldorado des sociétés étrangères ? « L’implantation d’une entreprise répond à un grand nombre de critères, en termes d’infrastructures, de proximité avec les clients et les fournisseurs, de main-d’œuvre qualifiée… L’Allemagne de l’Est a tout cela à offrir », vante le promoteur.

À Ludwigsfelde dans la banlieue sud de Berlin, l’arrivée de Microvast n’a pas fait, comme avec Tesla, les gros titres de la presse allemande. Pourtant, le fabricant texan de batteries lithium-ion pour les véhicules commerciaux (bus, camions, AGV…) a lui aussi choisi le Brandebourg pour s’implanter en Europe. Derrière sa façade grise et bleue, l’édifice abrite pour le moment une ligne d’assemblage de modules de 1,5 GWh, pour des cellules de 52 ou 37 ampères. Sur 100 mètres de longueur, l’ensemble est tout automatisé. À ses côtés, la gigantesque halle de 10 500 m2 a suffisamment de place pour accueillir trois autres lignes afin d’augmenter la capacité de production à 6 GWh, soit 500 000 modules par an.

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À l’origine, le siège social européen de l’entreprise était à Francfort-sur-le-Main. Au moment d’établir son usine, le groupe fait alors une étude de marché sur les différentes régions d’Allemagne. « Avec les exigences de neutralité carbone, un approvisionnement électrique décarboné pour la production des batteries va devenir essentiel, prédit Sascha Kelterborn, le chief revenue officer de Microvast. C’est pourquoi nous avons choisi cette localisation pour alimenter notre usine avec une électricité 100 % verte via un fournisseur local. » En effet, avec près de 4 000 éoliennes et plus de 50 000 centrales solaires, le Brandebourg dispose de la plus importante capacité en énergies renouvelables installée par habitant.

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L’approvisionnement en électricité verte fait partie des atouts mis en avant par le Brandebourg et la Thuringe.

Selon le directeur, l’espace était aussi un critère important. Or il s’avère que le Brandebourg offre de grands terrains à des prix intéressants. Dans sa brochure 2022, l’organisme Brandenburg Invest n’hésite pas à mettre en avant cet atout. On peut ainsi y lire qu’en 2019 le prix des zones industrielles y était de 117,42 euros/m2, contre 189,79 euros au niveau national. « Il s’agit d’un prix moyen, qui ne reflète pas les importantes disparités en fonction des endroits, nuance toutefois Steffen Kammradt. Mais en comparaison d’autres lieux en Europe, on peut encore trouver de bons terrains à un bon prix. »

Autrement dit, de très larges superficies reliées aux autoroutes et disposant d’un approvisionnement en eau et en énergie. Avec en prime la proximité avec les clients et tout l’écosystème de production… « Pour gagner du temps, les investisseurs demandent des surfaces déjà exploitables », confirme Wolfgang Tiefensee, le ministre de l’Économie (SPD) du Land de Thuringe. En visite à Berlin, celui-ci nous reçoit tout sourire, ravi de promouvoir sans relâche l’attractivité de son Land. C’est lui, entre autres, qui a convaincu la direction chinoise de CATL de venir s’installer en Thuringe, en dépit de ses réticences initiales ]. « C’est le résultat d’une politique d’investissements commencée il y a trente ans », insiste-t-il.

Pour comprendre ce renouveau, il tient à rappeler d’où le Land est parti. « La Thuringe était avant la réunification très active dans la construction de machines, le travail du métal, l’automobile, l’agroalimentaire… », liste-t-il. Puis, à la chute du mur, tout s’effondre : les contrats des entreprises avec les pays du bloc soviétique sont annulés. Les salariés, dont la productivité ne correspond pas aux standards de l’Ouest, sont licenciés. « Avec le soutien économique de l’Allemagne fédérale et de l’Europe, nous avons tout reconstruit pas à pas. Nous avons même dépassé certains Länder de l’ouest en termes d’emplois industriels… », s’enorgueillit le ministre.

Laminé par la concurrence chinoise

Désormais, l’enjeu est de sécuriser l’avenir. « La Thuringe compte plus d’une centaine de fabricants de composants de moteurs automobiles. Maintenant que l’Union européenne a approuvé la fin de la vente de véhicules thermiques en 2035, la crainte de revivre un énième déclassement est grande », s’inquiète Ilko Vehlow, le responsable de l’antenne syndicale de IG Metall à Erfurt, la capitale du Land. L’arrivée de CATL a été l’occasion d’ancrer de nouveaux secteurs d’activité sur son territoire, avec la création d’une «Battery valley». Autour de CATL, on recense les premières arrivées en cascade : le fabricant chinois de composants pour batteries KDL investit 60 millions d’euros dans une fabrique de boîtiers. Autre entreprise chinoise, SK Automation, qui conçoit les lignes d’assemblage de CATL, a rejoint son donneur d’ordres en dépensant 2 millions d’euros.

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Erfurt, en plein centre de l’Allemagne, est devenue la capitale de la Thuringe en 1991, après la réunification.

Pour créer des postes de R & D, le gouvernement de Thuringe a aussi joué au poker : inclure dans le contrat d’implantation de CATL à Arnstadt la création d’un centre scientifique commun. Joint-venture entre l’institut de recherche allemand Fraunhofer et le fabricant chinois, le centre de recherche sur les céramiques ITKS est installé depuis deux ans sur la zone « Erfurter Kreuz ». Juste à côté, au milieu des champs jaunis par la sécheresse, la présence d’une centrale photovoltaïque traduit que le laboratoire a été construit dans les locaux de l’ancien fabricant de panneaux solaires BlueCell. Comme toute la Solar valley allemande, celui-ci a été laminé par la concurrence chinoise et a dû fermer ses portes en 2017.

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L’ingénieur Jens George étudie, au sein de l’Institut ITKS, la durée de vie des batteries dans le cadre d’un programme de recherche avec CATL.

Âgé d’une trentaine d’années, Jens George y travaillait avant de perdre son emploi, comme tous ses collègues. Aujourd’hui, il s’occupe du projet BattLife, visant à étudier la durée de vie des batteries de CATL. Debout devant une chambre climatique d’environ 2 mètres sur 2, il observe le comportement des cellules qu’il a placées là il y a deux mois. « Nous testons l’évolution du comportement des électrolytes en faisant varier la température et l’humidité pour comprendre l’impact de ces paramètres sur leur durée de vie », décrit l’ingénieur. À quelques mètres de là, le centre étudie différentes chimies de batteries, dont celle en sodium-chlorure de nickel (Na-NiCl2), moins chère et plus sûre que la version lithium-ion. « Nous sommes en contact avec des investisseurs pour installer une ligne de production », espère Roland Weidl, le directeur du centre ITKS. Une autre mission est le développement de la production d’hydrogène, applicable à l’industrie.

Terre à dominante agricole, couverte de lacs et de forêts, le Brandebourg fait lui aussi face aux mêmes défis. À la frontière avec la Pologne, la région minière de la Lusace doit en effet se préparer à la fermeture des mines de charbon d’ici à 2038 et dispose d’une bonne décennie pour trouver des alternatives à offrir à sa population active. L’arrivée de Tesla pourrait être sa planche de salut. « Le Brandebourg enregistre depuis trois ans un boom des investissements dans l’électromobilité », relate Steffen Kammradt. Celui-ci est visible par la présence de sous-traitants venus s’installer à proximité du constructeur américain. Mais en raison d’accords de confidentialité imposés par Tesla, ils se doivent de rester discrets sur leur activité. « En parallèle, d’autres sociétés arrivent et contribuent à la création d’une chaîne de valeur dans la mobilité moderne, du traitement du lithium à la fabrication de batteries », constate Steffen Kammradt.

Sans même travailler pour Tesla, l’entreprise Diehl Advanced Mobility (DAM) ressent ce dynamisme jusque dans sa campagne, au nord de Berlin. Comme beaucoup d’autres ici, le développement du site centenaire installé à Zehdenick (Brandebourg) se confond avec la grande Histoire. Fondée en 1900, l’entreprise s’est progressivement diversifiée et fabrique aujourd’hui des composants pour l’électromobilité et surtout son produit phare : des systèmes de contact cellulaires. Utilisées dans les voitures plug-in-hybrid et électriques, ces plaques assurent la mise en contact des cellules de la batterie et la transmission des paramètres de fonctionnement.

Identification des futures zones industrielles

Dans la halle de production remplie du bruit des machines, les cadres en plastique, usinés sur place, sont introduits sur la ligne de fabrication, où les robots viennent souder les connecteurs en aluminium et les capteurs. Ensuite vient le câblage pour relier tous les éléments. C’est un automate qui positionne et soude, avec la précision et la rapidité d’une machine à coudre, environ 10 mètres de fin fil de cuivre. « Ces deux dernières années, nous avons doublé notre chiffre d’affaires et le nombre d’employés, se réjouit Boris Biere, le PDG de l’entreprise. Jusqu’en 2024, nous prévoyons à nouveau une croissance de 70 %.»

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Quand on lui parle de l’effet Tesla, le PDG acquiesce. « L’attention portée au constructeur américain rejaillit sur toutes les entreprises de la région », constate-t-il. Pour l’heure, Diehl vend ses systèmes de contact cellulaires exclusivement à BMW, avec qui il les a codéveloppés. « Nous recherchons d’autres clients parmi les fabricants de voitures et de batteries », confie Boris Biere. La société a investi en 2021 dans une nouvelle halle de production de 8 000 m2 et envisage de doubler sa capacité de production d’ici à 2024. Au total, l’investissement s’est élevé à 40 millions d’euros, sur lesquels l’entreprise a touché 10 % de subventions de la part du Land, du pays et de l’Europe. « Ce montant a été une aide appréciable, sans être un argument décisif dans notre décision d’investir », reconnaît Andreas Kaltenbach, le directeur financier de DAM.

En raison de leur retard structurel et social sur les autres Länder, de nombreuses circonscriptions de l’Est sont autorisées à verser davantage de subventions publiques. Un soutien allant – selon les zones – jusqu’à 45 % pourra être versé par le Land, en plus des aides fédérales et européennes. « Pour les petites entreprises, c’est un apport important. Mais pour les grands groupes, c’est un argument à la marge, tempère Wolfgang Tiefensee. Par exemple, sur ses 2 milliards d’euros d’investissement, CATL n’a touché que 8 millions d’euros de la part de la Thuringe. » De plus, à mesure que l’industrialisation de l’Allemagne de l’Est progresse, le nombre de districts ayant le droit d’accorder ces aides diminue.

C’est d’ailleurs là l’un des grands enjeux de la décennie à venir : continuer à être attractif. « Les terrains industriels sont comme des pépites d’or, souligne Steffen Kammradt. Il ne faut jamais cesser de prospecter pour en trouver d’autres ». C’est pourquoi le Brandebourg, tout comme la Thuringe, a mis en place des programmes d’identification des futures zones industrielles. La cartographie réalisée avec les communes recense les terrains potentiels ainsi que leur taille, leur état d’équipement et les possibilités d’extension. De quoi se tenir prêt pour... la prochaine demande d’implantation.

Quand la pénurie de main-d’œuvre guette

« La démographie et le vieillissement de la population sont les points faibles de l’est de l’Allemagne », remarque Oliver Holtemöller, économiste à Halle (Saxe-Anhalt). Juste après la chute du mur, la région a en effet perdu 1,4 million de personnes en quatre ans, parties chercher du travail à l’Ouest. Un déficit démographique qui se ressent aujourd’hui. Si les jeunes reviennent, attirés par le dynamisme des grandes villes comme Berlin ou Leipzig, les petites communes peinent à séduire.

« C’est de plus en plus difficile de recruter, confirme Boris Biere, le PDG de Diehl Advanced Mobility, à Zehdenick (Brandebourg). Via notre fédération régionale, nous cherchons à intensifier notre présence dans les universités, les événements... ». La société emploie des salariés venus de Pologne. Phénomène que l’on retrouve aussi chez Tesla à Grünheide, où une petite partie des travailleurs embauchés pour la construction et la production sont Polonais.

En plein centre de l’Allemagne, la Thuringe fait face au même problème et a noué depuis le début des années 2010 un programme d’échange avec le Vietnam, dans la santé, la restauration et l’industrie. De son côté, le fabricant chinois de batteries CATL embauchera entre 5 et 15 % de main-d’œuvre venue de Chine sur son site d’Arnstadt.

 

« Nous avons convaincu CATL point par point »

Wolfgang Tiefensee, ministre de l’Économie du Land de Thuringe

En 2019, le fabricant de batteries chinois CATL a décidé d’implanter son usine européenne dans votre Land. Comment les négociations se sont-elles passées ?

Début 2017, nous avons appris que CATL cherchait un lieu pour son implantation en Europe. Dès le mois d’avril, nous avons reçu une délégation de CATL à Arnstadt, qui dispose de la plus grande zone industrielle de notre Land. Puis début juin, j’ai fait le déplacement jusqu’en Chine pour rencontrer Robin Zeng, le PDG de CATL, car les dirigeants chinois sont très attachés aux relations personnelles. Les choses n’étaient pas gagnées pour autant, car le groupe montrait des réserves sur les coûts salariaux, de l’énergie et fiscaux en Allemagne.

Quels sont les arguments que vous avez avancés ?

Avec Matthias Zentgraf, alors le PDG de CATL Europe, nous avons démontré point par point les atouts dont dispose la Thuringe. À commencer par notre position centrale en Europe, et notre bonne infrastructure qui permet d’accéder rapidement aux clients et fournisseurs. Un point déterminant a été la signature d’un accord de création d’un centre de recherche commun. Les équipes de l’institut allemand Fraunhofer et de CATL travaillent sur plusieurs domaines de recherche, comme l’automatisation de la production de batteries. C’était un sujet que CATL avait à cœur, afin de lui permettre de réduire les coûts de main-d’œuvre.

Le salaire moyen à l’est du pays reste 20 % inférieur à celui de l’ouest. À quel point est-ce un atout pour attirer des entreprises ?

Une différence persiste dans le privé, pour une raison : nous avons moins de grandes entreprises et moins d’emplois d’ingénieurs et de R & D, mieux payés. Pour autant, l’avantage est temporaire, car comme partout en Europe, les salaires augmentent. J’en veux pour preuve le fait que nous étions en concurrence avec la Hongrie ou la Pologne, qui disposent d’un salaire minimum encore inférieur. Pourtant, ils n’ont pas été retenus, CATL ayant privilégié la stabilité politique et conjoncturelle de l’Allemagne.? C’est là l’un des grands enjeux de la décennie à venir : continuer à être attractif, en dépit des poids qui risquent de peser sur l’économie allemande, à commencer par les prix croissants de l’énergie.

 

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