Entretien

«Il faut des financements suffisants pour mettre le spatial au service de la protection des Européens», prévient Josef Aschbacher, directeur général de l'ESA

Rencontré à la clôture du Salon du Bourget, le directeur général de l’agence spatiale européenne (ESA) Josef Aschbacher se dit convaincu que l’Europe pouvait se montrer plus efficace en contractualisant différemment avec l’industrie, via l’achat de prestations clé en main. Il vise une hausse du budget pluriannuel de l’agence spatiale de l’ordre de 30%.

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Josef Aschbacher, directeur général de l'ESA
Josef Aschbacher, directeur général de l'agence spatiale européenne (ESA)

L'Usine Nouvelle – Dans son projet de budget pour 2026, Donald Trump a annoncé une réduction de 24% du budget global, et une réduction de moitié du budget de la recherche, qui passerait de 7,3 à 3,9 milliards. Qu’envisage l’Agence spatiale européenne, qui dépend largement des Etats-Unis dans plusieurs programmes ?

Josef Aschbacher, directeur général de l'ESA La proposition qui a été faite par les États-Unis, à savoir le budget allégé proposé le 2 mai dernier, reste une proposition. La décision finale, comme vous le savez, dépend des discussions avec le Congrès – nous ne serons fixés qu'à l'automne. En fonction de cela, nous prendrons une décision. Dans l’intervalle, bien sûr, nous travaillons sur différents scénarios. Je tiens toutefois à rappeler que plus de 90% du budget de l’ESA n’est pas impacté par les décisions américaines.

Mais bien sûr, certains de nos projets le sont. Il s'agit de certains éléments de l'exploration, de la science et de l'observation de la Terre. L’observation de la Lune et de Mars en particulier seraient impactées, ainsi que la Station spatiale internationale. Dans le domaine scientifique, plusieurs missions sont concernées. Pour certaines d’entre elles, nous pouvons développer des technologies européennes, mais pour d’autres la situation est plus complexe. Je pense notamment à CRISTAL-A/B et Sentinel 6C, missions d’observation de la Terre qui nous permettent de surveiller le climat. Pour ces dernières, nous envisageons des plans A, B, C et nous en parlons avec nos états membres. Une chose est sûre : tout cela doit nous pousser à devenir plus autonomes, plus indépendants et plus forts sur la scène internationale.

Quelles mesures envisagez-vous pour avancer en direction de cette autonomie, alors qu’à l’heure actuelle le budget spatial de l’Europe est plus de cinq fois inférieur à celui des Etats-Unis ? L’Allemagne et l’Italie ont prévu d’augmenter leur budget mais, au-delà de l’argent, les grandes puissances sont-elles en capacité d’aligner leurs priorités ?

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Dans le nouvel accord établi par la coalition allemande, il est clair qu’il y a une volonté de renforcer l’ESA comme mécanisme pour mener la politique spatiale européenne, ce qui se traduira par des souscriptions élevées à la Conférence ministérielle de l’ESA en novembre prochain. L'accord de la coalition spatiale allemande mentionne également l'exploration et l'envoi d'astronautes sur la Lune. Il s'agit d'un accord très fort et je pense qu'il est très compatible avec ce que le président Macron a dit pendant le Bourget, avec une stratégie spatiale française en cours d’élaboration inscrite dans une approche européenne.

De son côté, l’Italie a significativement renforcé ses activités spatiales au cours des dernières années, notamment en termes de budget et de capacités. À la Conférence ministérielle de l’ESA de 2022, c’est elle qui a apporté la plus grande contribution à la part de budget non obligatoire. Donc il y a une vraie ambition italienne dans les domaines de l’observation de la Terre, de l’exploration et des lanceurs. Je ne peux pas prédire ce qui va se passer en novembre au moment de la décision du budget mais je vois beaucoup de signaux positifs de la part de ce pays. Et de l’avis de tous, il y a de nombreux parallèles entre ces trois puissances. Maintenant, il reste à faire de tout cela un plan cohérent, en fonction des priorités de chacun.

Mais cela suffira t-il à combler l’écart d’investissement avec les USA?

Même si nous passons de 17 milliards d'euros à 22 voire 23 milliards d’euros de financement en novembre, soit une hausse de 30%, ce qui est notre objectif, nous resterons loin des 80 milliards des Etats-Unis. Il faut garder cela à l’esprit lorsqu’on compare l'Europe et les Etats-Unis. On me demande parfois : pourquoi n'y a-t-il pas de SpaceX en Europe ? Ce n'est pas que nous ne connaissons pas la technologie, c’est que nous ne disposons pas des montants de financement suffisants pour des programmes de grande envergure qui permettent aux entreprises commerciales de se développer aussi bien et aussi largement qu’aux Etats-Unis.

En effet, SpaceX dépend en grande partie du financement public de la Nasa, de l’US Space Force et du ministère de la Défense. C'est donc le point de départ. Cela dit, ce que nous faisons avec notre petite contribution est vraiment remarquable. Nous avons le meilleur programme d'observation de la Terre au monde, Copernicus. Nous disposons du système de signaux de navigation le plus précis au monde, Galileo. Nous avons des missions scientifiques spatiales qui sont des missions de premier ordre, comme Euclid, Gaia ou Juice.

Dans le discours qu’il a prononcé au Bourget, Emmanuel Macron a insisté sur l’importance d’aller plus vite. Sur quel projet en particulier pourrait-on selon vous accélérer ?

Je vais vous donner deux exemples. Le premier concerne les lanceurs. Il y a bien sûr les lanceurs Ariane 6 et Vega C, que nous soutenons pleinement grâce à l'accord du sommet européen sur l’espace de Séville en 2023. Mais nous avons aussi une nouvelle famille de lanceurs que nous allons développer dans le cadre de la procédure de l’European Launcher Challenge. Il s’agit de micro-lanceurs et de mini-lanceurs, comme nous les appelons. Bien sûr, cela doit se faire par étapes, mais il faut que nous soyons beaucoup plus rapides. Pour cela, nous venons de lancer un concours européen de lanceurs. La date limite de dépôt des candidatures était fixée au 19 mai. Nous sommes en train d'évaluer les propositions que nous avons reçues. Nous mettons en forme ces dossiers afin que les projets retenus puissent bénéficier d’une aide lors de la prochaine réunion ministérielle de l’ESA en novembre prochain. Cela signifie que nous avons la capacité, dans le cadre de l’European Launcher Challenge, d’être beaucoup plus rapides et agiles qu’avec le développement classique utilisé pour les lanceurs de l’ESA dans le passé.

Un autre exemple est le LEO Cargo Return Service, qui est un véhicule de transfert de cargo pour lequel nous avons aujourd’hui deux candidats en compétition :  The Exploration Company et Thales Alenia Space. Le principe est le même. Nous allons acheter un service au maître d’œuvre industriel en lui laissant le choix des technologies à développer et le choix de ses partenaires industriels. Cette nouvelle manière de contractualiser a déjà montré ses effets. L’un des candidats, qui a bénéficié d’un contrat de l’ESA de 25 millions d’euros lors de la phase initiale, a pu lever dans la foulée 150 millions d’euros auprès d'investisseurs privés. Ils sont rassurés par le fait que l’ESA s’est engagée à être un client de la nouvelle solution de cargo spatial.

Dans le contexte actuel, l’ESA doit-elle renforcer son action dans le secteur de la défense ?

Les Etats membres m’ont demandé de préparer un autre projet, pour lequel la vitesse de mise en œuvre est un enjeu capital : le programme «European Resilience from Space». Presque tous les chefs d’État et de gouvernement européens, ainsi que le commissaire européen Andrius Kubilius, ont déclaré sans détour que l’Europe est menacée et doit rapidement augmenter ses investissements dans la défense. Le spatial est un des volets de la défense. Le commissaire Kubilius, chargé de la défense et de l’espace, l’a rappelé de manière explicite.

Les membres de l’ESA m’ont demandé de mettre sur pied ce programme rapidement, en coordination avec la Commission européenne, afin que l’Europe dispose de moyens lui permettant d’informer les entités compétentes de ce qui se passe en tout point du globe. Il faudra pour cela développer un système offrant une fréquence d’observation élevée, qui fonctionne jour et nuit, quelles que soient les conditions météorologiques. Lorsqu’il sera opérationnel, ce système aidera également l’industrie européenne à augmenter ses capacités pour développer des constellations satellitaires de plus grande envergure, comme le font les Etats-Unis ou la Chine. L’Europe a les capacités, mais elle a besoin d’un leadership fort et de financements suffisants pour mettre le spatial au service de la protection de ses citoyens.

Propos recueillis par Pauline Bandelier et Hassan Meddah

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