L'Usine Nouvelle. - La France a-t-elle besoin de nouvelles centrales nucléaires ?
Barbara Pompili. - Pour répondre à cette question, il faut sortir des idées préconçues et revenir à une analyse factuelle de nos besoins en électricité et de l’évolution de nos capacités de production. C’est ce que j’ai demandé à RTE [Réseau de transport d’électricité, ndlr], qui est doublement concerné. L’adaptation des réseaux est un corollaire indispensable de notre transition énergétique. RTE étudie six scénarios de mix électrique français pour 2050, avec plus ou moins de nucléaire, nouveau ou ancien, et les énergies renouvelables que l’on va déployer massivement. Ces travaux se fondent sur une hypothèse de hausse de la demande de l’ordre de 20 % d’ici à 2035 et du double à l’horizon 2050. Ils vont fournir, dans quelques semaines, une photographie précise de ce que l’on peut – ou non – faire. On pourra alors débattre sur des bases solides.
À l’approche de la COP 26, l’engouement n’est pas aussi fort que lors de la COP 21. Quels seront les principaux enjeux ?
Quelques mois avant la COP 21, nous avions des tensions très fortes et des doutes, mais nous avons réussi à obtenir un accord historique ! Le premier enjeu est de rehausser les objectifs de chaque pays, les NDC [contributions déterminées au niveau national, ndlr], d’ici à la COP 26.
Il y a aussi l’article 6 de l’accord de Paris, qui prévoit un système d’échange de droits d’émission de gaz à effet de serre entre pays, qui n’est pas encore bien ajusté. Et il ne faut pas oublier les questions de transparence, qui nécessitent de mettre en place des indicateurs communs avec une clause de revoyure. L’objectif de neutralité carbone en 2060 annoncé par la Chine est nécessaire pour fixer le cap, mais si l’on ne balise pas le chemin, on n’a aucune garantie que l’objectif sera atteint. La COP 26 sera très importante pour tracer la route de la décennie à venir et entraîner tout le monde.
Comment convaincre des pays comme la Chine, l’Inde et le Brésil ?
L’enjeu est simple : le charbon est l’ennemi public numéro un du climat. Sa consommation génère près de la moitié des émissions mondiales de CO2. C’est pour cela que nous sommes en train de fermer nos quatre dernières centrales à charbon en France. Mais nos efforts peuvent être annulés par l’action d’autres pays. Dans le monde, on a fermé en 2020 l’équivalent de 38 gigawatts de centrales à charbon. La Chine en ouvre tous les ans 30 gigawatts ! D’où l’idée du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, pour inciter le monde entier à respecter les mêmes normes environnementales. Il faut le mettre en œuvre sur quelques filières pour démontrer son efficacité avant de l’étendre à d’autres.
Pascal Guittet © Pascal Guittet
Quelles seront les priorités de la France durant sa présidence de l’Union européenne, à partir du 1er janvier 2022 ?
Pour moi, la priorité est de venir à bout du plastique à usage unique et d’aller vers le 100 % recyclé.
Les grandes thématiques seront dévoilées en détail d’ici à la fin de l’année. Parmi nos priorités figurera naturellement la décarbonation de l’économie, avec tout ce que l’on doit faire sur l’efficacité énergétique, sur les renouvelables et sur nos industries à travers le paquet législatif du plan européen Fit for 55. Un certain nombre de textes, comme les directives sur les énergies renouvelables et l’efficacité énergétique, seront sur le devant de la scène. On va également travailler sur les batteries. Autre question abordée au niveau européen, l’économie circulaire, qui a fait l’objet de dispositions dans la loi anti-gaspillage pour une économie circulaire et dans la loi climat et résilience. Pour moi, la priorité est de venir à bout du plastique à usage unique et d’aller vers le 100 % recyclé. Concernant la santé environnementale, il y a une prise de conscience du lien entre situation sanitaire et état de l’environnement, notamment avec la multiplication des zoonoses. Au niveau européen, il faut s’attaquer principalement aux perturbateurs endocriniens.
Et la biodiversité ?
Nous lançons des Assises de la forêt et du bois début octobre pour ouvrir un débat sur notre gestion de la forêt. Elle doit à la fois être un puits de carbone, nous fournir de la matière première pour la filière construction et être un réservoir de biodiversité. Une forêt qui n’est pas en bonne santé n’a pas d’avenir. Certaines pratiques doivent être réinterrogées à l’aune des enjeux auxquels nous devons faire face aujourd’hui, et en particulier le défi climatique. Il faut adopter une approche globale de la gestion de la forêt.
Le Haut conseil pour le climat (HCC) a démontré que les programmes récents ne permettent pas d’atteindre l’objectif, fixé par la loi en France, de - 40 % d’émissions de gaz à effet de serre (GES) en 2030. Et encore moins les - 55 % ambitionnés par l’Europe…
Une étude du Boston Consulting Group indique que l’on peut atteindre l’objectif de - 40 % d’émissions en 2030 à partir du moment où l’on met en œuvre de manière très volontariste tout ce qui est prévu par les lois et réglementations récentes. Quant au - 55 % de l’Union européenne, c’est un objectif global. Il y a des discussions pour chaque pays, en fonction de ce qu’il peut réaliser et de son point de départ.
Travaillons pour que toute la filière automobile se mette en ordre de marche, travaille sur les compétences et les transformations d’emplois et réfléchisse au développement de nouvelles filières. Nous avons un nouveau modèle économique à construire.
Quels leviers majeurs la France peut-elle actionner ?
Nous avons mis l’accent sur la rénovation énergétique du logement dans la loi climat et résilience et le plan de relance. Le bâtiment en général représente un quart de nos émissions de gaz à effet de serre. Sur le volet transports, dès 2017, la France a fixé à 2040 la fin de la vente de véhicules neufs à moteur thermique. Les changements en cours chez les constructeurs sont encore plus rapides que ce que l’on anticipait. On converge maintenant au niveau européen vers une interdiction dès 2035, avec un débat sur le périmètre exact. L’Europe parle de tous les véhicules thermiques. La France pense pertinent d’exclure les véhicules hybrides rechargeables. Déjà, 30 % des véhicules vendus ces derniers mois étaient électrifiés. C’est une bonne nouvelle, mais toute la chaîne de valeur fondée sur le moteur thermique souffre. Ces changements n’avaient pas été suffisamment anticipés. À force de repousser les transitions, elles s’imposent à nous et leur gestion devient plus difficile. Travaillons pour que toute la filière se mette en ordre de marche, travaille sur les compétences et les transformations d’emplois et réfléchisse au développement de nouvelles filières. Nous avons un nouveau modèle économique à construire.
Pascal Guittet © Pascal Guittet
Sur le volet transport, ne regrettez-vous pas de ne pas être allée plus loin sur l’interdiction des vols domestiques ?
On commence à travailler avec les aéroports et les compagnies aériennes pour faire des hubs d’intermodalité, afin de pouvoir proposer des billets couplés train et avion. C’est ce que j’aime dans la transition écologique. Sortir des grands discours pour les mettre en pratique.
Il fallait un signal emblématique afin de changer le regard des Français vis-à-vis du train et de l’avion pour les courtes distances. Pour enclencher ce mouvement, nous avons décidé d’interdire les vols intérieurs lorsqu’il existe un trajet en train d’une durée maximale de deux heures et demie. Et cela a fonctionné. Les gens commencent à réfléchir autrement. On commence à travailler avec les aéroports et les compagnies aériennes pour faire des hubs d’intermodalité, afin de pouvoir proposer des billets couplés train et avion. C’est ce que j’aime dans la transition écologique. Sortir des grands discours pour les mettre en pratique.
Un autre secteur très émetteur de GES est l’agriculture. Est-ce qu’un jour il sera intégré dans un ministère de la Transition écologique, comme les transports ?
Un grand sujet dans le domaine agricole est la baisse de l’utilisation de pesticides. C’est un sujet européen. Nous devons définir une trajectoire partagée, notamment pour le glyphosate. La décision doit être prise d’ici à décembre 2022. Et nous allons pousser pour qu’il n’y ait pas de nouvelle autorisation du glyphosate. Nous travaillons aussi sur les mesures miroir, afin que les produits importés respectent les mêmes normes que les produits européens. Et je défends une mesure pour interdire la vente en dehors de l’Europe de produits qui sont interdits à la consommation dans l’Union européenne, car ils sont dangereux pour la santé et l’environnement. Nous appliquerons cette règle en France à partir du 1er janvier 2022. D’un point de vue moral, il n’est pas acceptable de les vendre à d’autres.
D’après le rapport du HCC, il faut réduire les émissions de GES de 3,3 % par an à partir de 2021. Si l’on attend, les mesures à prendre ne seront-elles pas encore plus brutales ?
Mon objectif est de ne pas en arriver là. C’est à cela que nous avons utilisé en priorité le plan de relance. Le plan d’investissement France 2030 va contribuer à la transformation de notre économie, pour qu’elle soit bien en phase avec les défis climatiques, qu’elle soit plus décarbonée, plus autonome énergétiquement et sur les matériaux stratégiques. Mais il faut aussi mener un travail auprès de la population, lui faire comprendre que ces mesures sont prises pour le bien de tous.
Pourquoi n’avez-vous pas conservé le terme « solidaire » à l’intitulé de votre ministère à votre arrivée ?
Peut-être que je ne fais pas suffisamment attention à ce type de symbole. Pour moi, la Transition écologique est par essence solidaire. Sinon, elle n’existe pas, elle ne fonctionne pas.

Vous lisez un article publié dans L'Usine Nouvelle n°3698 - octobre 2021



