Le chauffeur de VTC, c'est un peu comme le valet de comédie, on ne fait pas forcément attention à lui, il est là dans le décor et pourtant il pourrait en raconter des choses et, dans une fiction, son intervention dénoue bien des intrigues.
Jim, le héros du dernier roman de l'écossais Iain Levison n'échappe pas vraiment à la règle. Qui s'intéresserait à ce sexagénaire taiseux et retiré du monde, qui a comme ligne de conduite de ne fréquenter personne, une fois sa journée de travail terminée ? C'est ce monsieur tout le monde, presque transparent, à la limite de la misanthropie qui est le pivot de l'intrigue à laquelle il donne son titre français – le fameux voisin trop discret. À cet égard, si le titre américain Parallax ouvre d'autres clés de compréhension, le choix de la traductrice et de l'éditrice françaises est très judicieux.
Mécanique de précision
La pire des choses quand on devient vieux ce n'est pas de se rapprocher de la mort, c'est de voir sa vie effacée lentement. on cesse d'abord d'être insouciant, puis important et finalement on devient invisible"
— Iain Levison
Jim donc a une nouvelle voisine, Corina, et il se prend d'affection pour elle. Enfin d'affection est un bien grand mot. Il lui ouvre sa porte, lui parle un peu, l'écoute et accepte de lui prêter 10 000 dollars en liquide, car Jim a des réserves chez lui. Autour de ce duo, le roman s'intéresse à une poignée d'autres personnages, sans que l'on voie très bien au début comment tout cela fera fiction. Une fois le livre refermé, on louera le métier de ce sacré Levison qui, une fois encore, a composé un roman à la mécanique que les horlogers suisses lui envieront : de la haute précision. Le quasi-dénouement de l'intrigue dans le cimetière militaire d'Arlington raconté de deux points de vue successifs est un petit bijou.
Femmes de militaires
Mais revenons à la voisine de Jim, Corina : son mari militaire est en Afghanistan. Tireur d'élite, il doit composer avec un nouveau partenaire – un veilleur et un guide – pour atteindre ces cibles. Ce n'est pas la franche camaraderie entre eux et le secret de l'un pourrait bien devenir un moyen de pression du second pour couvrir ce qu'on appelle une bavure.
L'un des mérites de ce roman est de s'intéresser au sort des femmes des militaires partis sur des théâtres d'opérations lointaines. Entre la mère de famille tout juste "mariée" (un mariage blanc avec un militaire homosexuel, copain de lycée, pour pouvoir financer les soins de son fils malade) qui réside dans une base, où elle est cernée de "desesperate housewives" passant leur temps entre religion et shopping, et Corina, partie dans le nord des États-Unis pour se rapprocher de sa propre mère en attendant que son mari revienne de mission, chaque fois plus accro à l'alcool que la fois d'avant, le destin de ces femmes n'est vraiment pas enviable. Et si on a parlé de stress post-traumatique pour les soldats de retour de mission, leurs épouses semblent condamnées soit à les pleurer, soit à sombrer dans une dépression qui ne dit pas son nom.
"Confidentiel défense"
"Nous ne pouvons peut-être plus gagner de guerre, se dit-il, mais nous pouvons encore monter un spectacle"
— Iain Levison
Ce roman bref (un peu plus de 200 pages) réussit à être plus dense que bien des pavés qui comptent deux fois plus de pages. C'est lié à l'écriture sèche et précise d'Iain Levison qui a un sens très affirmé du détail qui compte, du mot juste. Il a le trait juste du portraitiste aguerri. "Malgré son faux mariage, Boggs considère que c'est bien mérité. Quand on grandit homo à Benett, Texas, on apprend à garder un secret", note-t-il à propos de l'un des militaires ambitieux qui a obtenu une habilitation "confidentiel défense". Et comme tous les vrais connaisseurs de l'âme humaine, il se garde bien de juger ou d'accabler ces personnages. Comme disait le cinéaste Jean Renoir, le drame du monde est que tout le monde a ses raisons. Chez Levison, même les salauds et les méchants ont leur raison et elles valent bien d'autres.
La police est parfois négligente, ce n'est assurément pas très moral. Et pourtant, qui en refermant ce livre ne se réjouira pas d'un dénouement permis par un commissaire pressé de partir en retraite ? Car Un voisin trop discret est aussi un roman subtilement subversif, où le héros américain est plus que fatigué, où finalement les minorités (les femmes, les immigrés, les homosexuels...) deviennent les véritables héros du récit américain. Lors des obsèques de l'un des personnages au cimetière d'Arlington, l'un des protagonistes note à propos des États-Unis : "Nous ne pouvons peut-être plus gagner de guerre, se dit-il, mais nous pouvons encore monter un spectacle." Monter un spectacle et raconter des histoires, Iain Levison, arrivé aux États-Unis en 1971, le prouve une fois encore.
"Un voisin trop discret", Iain Levison, Éd. Liana Lévi
Traduit de l'anglais par Fanchita Gonzales Batlle



