C'est un premier roman très réussi qu'ont publié en février dernier les éditions Rivages. Inconnue de nous, l'auteure n'en est pas à son coup d'essai, car elle a signé plusieurs pièces de théâtre et de fictions publiées dans des magazines divers. Les abattus (attention double sens) relate l'histoire d'un jeune homme née dans les années 60 dans une famille très défavorisée. Le père est parti, la mère va mal et le nouvel ami de la mère qui arrive un jour n'est pas forcément très recommandable. Souffre-douleur de ses frères, il grandit comme il peut, cherchant à comprendre les règles d'un monde violent et sans grand espoir.
Le bon élève et le malfrat
Bon élève, il tombe du bon côté tandis qu'un de ses frères devient un malfrat local ou de plus grande envergure. Bandit aux combines douteuses mais au sens de l'honneur certain - il se chargera financièrement de l'éducation du petit dernier, il sera le sauveur mais aussi celui par qui le malheur arrive, même si pour cela il empruntera des voies très détournées. Il y aussi un autre frère plus conformiste, une petite soeur et une mère trop triste...
Dans ce roman noir, il n'y a pas vraiment de suspense mais une tension permanente - celle de la Mort qui rôde partout. Tandis que le temps s'écoule, des trésors en coupures de 500 francs apparaissent, un frère disparaît sans laisser de traces, un voisin perd la raison, une journaliste est retrouvée noyée. Finalement même le narrateur s'efface, narrateur obsédé par un fait divers survenu dans son adolescence : un double meurtre perpétué une nuit dans l'appartement au-dessus du sien.
Parmi les nombreuses qualités de ce texte, on retiendra la façon très subtile dont Noëlle Renaude recrée une époque, non pas en saturant de références anciennes, mais plutôt en dispersant ici et là les détails qui rappellent le temps d'avant : ici une allusion à des francs, là une cabine téléphonique. Elle excelle aussi à faire ressentir au lecteur le temps qui passe, son impact sur les êtres, les corps, comme ce beau-père à la force effrayante - pour le narrateur encore enfant- qui se retrouve gardien dans un musée alors que son dos le fait terriblement souffrir.
Le temps qui court
Il y a aussi Glles l'ami d'enfance, fils des propriétaires de la brasserie de la Gare qui s'éloigne et que le narrateur retrouve quelques années plus tard, saisi d'un virus effrayant que personne ne connaît encore (le nom n'est pas lâché) mais que le lecteur contemporain reconnaît immédiatement.
Les abattus est un très beau roman crépusculaire qui emprunte au meilleur de la tradition du roman noir, quand "il n'y a plus d'espoir" comme chantait le rocker franco-belge Johnny Hallyday. C'est la tradition du polar qui donne aux petites gens le droit à la tragédie, ce genre réservé aux rois et aux reines dans la littérature classique.
Et puis il y a la neige qui tombe souvent dans cette ville de province jamais citée mais tellement évocatrice. La neige présente sur la photo de la couverture qui rend tout plus beau et enveloppe tout d'un revêtement blanc uniforme. Une beauté forcément éphémère, car la neige finit toujours pour fondre, laissant place à ce qu'on appelait alors de la "gadoue" et l'on découvre finalement qu'après cet éphémère enchantement, tout redevient comme avant.
"Il a sa main libre sur la rampe. Il souffle, il a le teint terreux et le menton gris, la neige ça cache toute la laideur de la terre, on devrait nous aussi se laisser ensevelir par la neige et ça nous rendrait un tout petit peu plus beaux".



