[Entracte-Livres] Du rififi à Wall Street, manipulations financières et littéraires

Avec Du rififi à Wall Street, l'écrivain américain Vlad Eisinger réussit un tour de forcs. Il parvient à mêler enquêtes sur les pratiques financières à Wall Street, réflexion sur le capitalisme du XXIe siècle et jeux littéraires. Le plus grand manipulateur n'est pas toujours celui que l'on croit. 

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Il s'en passe de belles à Wall Street. De quoi occuper un privé blasé et revenu de tout, comme on n'en fait plus.

Vlad Eisinger, voilà un nom à retenir... si jamais l'auteur officiel de "Du rififi à Wall Street" réapparaît un jour. Car le texte publié par la célèbre série noire est l'oeuvre d'un écrivain qui a disparu. Ancien journaliste financier au Wall Street Journal, ayant failli obtenir le prix Pulitzer, Vlad Eisinger est devenu un écrivain au succès incertain. Son agent lui propose alors de réaliser la biographie d'un magnat des télécoms plus proche de Donald Trump que de William Faulkner, il finit par accepter... jusqu'à la rupture avec ce dernier pour un blasphème intolérable aux yeux du riche commanditaire. 

Jeux de miroir entre réalité et fiction

Pour se venger et pour ne pas perdre son agent, il accepte alors une commande d'un éditeur hyper commercial, dont on imagine le département marketing plus fourni que le nombre d'éditeurs. Place à l'imagination décalée. Pour se venger, Vlad commence la biographie romancée d'un dirigeant d'entreprise pétrolière, la bien nommée America. 

Vlad s'amuse, écrivant une sorte de série noire (clin d'oeil de l'auteur) intitulée "How America was made" avec un détective plus vrai que nature, inflexible, enquêtant sur les pratiques de cet univers et les pratiques à la limite de la légalité du PDG imaginaire. Le livre est publié, est un succès et renfloue Vlad.

Tout semble aller pour le mieux, sauf que la réalité rejoint la fiction. Ou que la réalité se venge. Loin d'être tiré d'affaires, Vlad est harcelé, attaqué comme le héros de How America was made, son roman. 

Jeu littéraire et critique libertaire du capitalisme

L'auteur de cet ouvrage (et on doute qu'il s'appelle véritablement Vlad Eisinger) s'amuse avant tout en mêlant fiction et réalité. La fiction de Vlad s'inspire de la réalité pour créer une fiction, qui à son tour inspire la réalité de ce que vit Vlad Eisinger. Derrière la série noire haletante, Du rififi à wall street est une mise en abîme magistrale du pouvoir de la littérature et une sorte de masterclass littéraire. Car on suit le travail de l'écrivain, pas à pas ou presque. Vlad, écrivant How America was made, montre comment on crée un personnage en s'inspirant du réel, jouant avec les clichés. 

Au passage, l'auteur réussit à citer Ann Ryand, une auteure libertaire, pour laquelle Ronald Reagan est quasiment un communiste et entame une réflexion sur l'essence du capitalisme. C'est d'ailleurs peut être le principal mérite de ce livre que de réussir à la fois à être un jeu littéraire sophistiqué, une description critique du fonctionnement de l'économie financière et une réflexion sur la nature humaine et les formes d'organisation sociale. On retrouve tous les thèmes chers au traducteur de cet ouvrage, qui est par ailleurs un romancier lui aussi talentueux. 

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Du rififi à Wall Street, Vlad Eisinger, Série noire Ed. Gallimard 19 euros

Traduction d'Antoine Bello 

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