Nous sommes en 2045. La population de la Grandislande - cousine à peine dissimulée de la Grande-Bretagne - vit dans de multiples bulles de filtres, une réalité augmentée permettant de bâtir son propre monde, où tout élément négatif est purement et simplement retiré du champ visible. Quand l’armée française tente d’exfiltrer ses ressortissants du pays, elle se heurte alors aux fake news, aux « bulles » radicalisées et à la propagande de la Grande Mongolie, la moitié nord de la Chine qui a fait sécession…
Ce scénario de la « Red Team » a tout de la science-fiction. Une dizaine d’auteurs, dessinateurs et scénaristes issus du genre, tels Laurent Genefort et Romain Lucazeau, ont imaginé pour le ministère des Armées les menaces de demain, sous la houlette de l’université Paris sciences et lettres (PSL). Ils ont même développé un site internet dédié. Le livre tiré de ces travaux est à déconseiller aux éco-anxieux et phobiques des réseaux, où réchauffement climatique et mondes virtuels sont une constante.
Des scénarios de base sérieux et fouillés
Tout le projet repose sur un pas-de-deux entre crédibilité et imaginaire, que la Red Team essaye de tenir tout au long du livre. Les scénarios sont précis, détaillés, jusqu’aux propriétés du câble ultra-résistant qui, dans le premier scénario, fait office d’«ascenseur spatial» pour mettre les satellites en orbite ; un projet sur lequel les scientifiques se penchent aujourd’hui très sérieusement. Même le NeTAM, la puce implantée aux soldats dans le deuxième scénario pour améliorer leurs réflexes et les géolocaliser en temps réel, n’est pas si éloignée de la réalité puisqu’en décembre 2020, le comité d’éthique des Armées a donné son feu vert aux recherches sur les techniques « invasives » d’augmentation des capacités des soldats, à condition que celles-ci soient réversibles.
Les auteurs prennent soin d'appuyer leurs scénarios sur des menaces bien réelles, quitte à flirter avec les prédictions : le réchauffement climatique se trouve au coeur du premier scénario, qui imagine une civilisation pirate, composée de réfugiés climatiques et d’activistes anti-puces, dispersée sur un archipel de polders et de tankers au large de côtes menacées par la montée des eaux.
Un livre très réussi dans ses « témoignages », hélas sous-exploités
Dans certains cas, la fiction apparaît néanmoins comme un prétexte pour passer en revue les potentielles innovations de la Défense. La quatrième partie du livre délaisse ainsi délibérément le monde actuel pour raconter le conflit opposant la Ligue hellénique à la Grande troade, qui correspondent aux aires géographiques des anciens Empires romains d’Occident et d’Orient transposés dans le futur. Ce passage est surtout un moyen d’évoquer les possibilités offertes par les futures armes hypervéloces, railguns et autres boucliers défensifs, sur lesquelles les Armées planchent réellement et qui n’avaient sans doute pas besoin de ce péplum pour cadre.
Le livre déstabilise aussi par ses changements de style, au risque de perdre certains lecteurs en route : si la plupart des chapitres sont présentés dans le style froid et circonstancié d’un rapport, d’autres basculent dans la narration pour saisir un aspect plus humain des enjeux abordés et les contradictions inhérentes à chaque cause. C’est le cas de cet anthropologue passé pirate, qui regrette que son groupe d’adoption, à l’origine fondé sur le rejet du puçage, oblige maintenant ses membres à se doter de leur propre puce, dans le but de renforcer la discipline et la cohésion. Ou de cette mère pirate, qui explique en interview que malgré les avancées technologiques, il restera toujours un « trou d’épingle » dans la cuirasse des blindés où les pirates pourront s’engouffrer, à savoir les militaires eux-mêmes…
C’est dans ces moments profondément humains, plus que dans les restitutions des armements du futur, que les auteurs déploient leur plus grand talent, la fiction et l’art de sonder les cœurs et les reins de leurs personnages. « Tout ça, c’est la faute à pas de chance et à la solitude, assène l’un d’eux dans une courte tirade. Et tous les réseaux sociaux et les interfaces neurales du monde n’y changeront rien. » On a envie de dire à Laurent Genefort et Romain Lucazeau d'oser ce que manifestement ils désirent mais réfrènent: écrire la suite.



