Engie adoube Veolia, Suez prêt à lutter malgré le retrait d'Ardian

Engie a finalement accepté la proposition de Veolia lundi 5 octobre dans la soirée de reprendre les parts de Suez, sans réelle surprise. L'énergéticien avait laissé cinq jours supplémentaires à Veolia pour finaliser son offre et Suez, qui avait sorti le fonds Ardian du chapeau, n'a pas proposé de contre-offre.

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Antoine Frérot [à gauche], le PDG de Veolia, a fait évoluer son offre initiale de rachat pour convaincre le président d’Engie, Jean-Pierre Clamadieu [à droite].

La cause semblait entendue, depuis que l’offre améliorée de Veolia avait été validée par le conseil d’administration d’Engie, le 30 septembre dernier. Cette fois, lundi 5 octobre, il a accepté définitivement de vendre ses parts au concurrent de Suez. En acceptant de racheter les 29,9 % de participation d’Engie dans Suez à 18 euros par action au lieu de 15,50 euros dans l’offre initiale et en proposant une période de six mois pour déclencher une OPA amicale, Veolia a définitivement séduit l’énergéticien. Mais pour faire durer le suspense et sans doute pour répondre au gouvernement, qui ne voulait pas de décision précipitée, le PDG de Veolia, Antoine Frérot, qui avait affirmé le matin même que son offre n’était valable que jusqu’à minuit, avait dû rétropédaler.

Engie lui avait en effet demandé d’étendre la validité de son offre jusqu’au 5 octobre afin de formaliser les modalités de son engagement de ne pas lancer d’offre publique d’achat hostile sur les titres de Suez qui resteront à acheter (70,1 % du capital). Antoine Frérot avait alors répondu favorablement dans un courrier adressé à Jean-Pierre Clamadieu, le président du conseil d’administration d’Engie.

L’affaire semblait donc entendue, sauf que, au dernier moment, le management de Suez a sorti le fonds Ardian de son chapeau. Celui-ci se disait prêt à reprendre les parts d’Engie pour éviter la fusion des numéros un et deux mondiaux des services à l’environnement. Le conseil d’administration d’Engie, par la voix de Jean-Pierre Clamadieu, n'y croyait guère et avait déclaré avoir reçu un document très flou avec "une vague marque d’intérêt". La direction de Suez, elle, parlait d’un réel projet, applaudi par les représentants du personnel. "Nous sommes très contents qu’il y ait une offre alternative à Veolia pour éviter le démantèlement de Suez et la suppression de milliers d’emplois, analysait Franck Reinhold von Essen, le secrétaire CGT du comité d’entreprise européen de Suez. Car monsieur Frérot ne s’est engagé sur l’emploi que pour le légal, ce qui nous mène en 2023."

Pas d’OPA avant six mois

Pourtant, depuis le début de son offre, le patron de Veolia s’est engagé à maintenir tous les emplois. Dans ses dernières propositions, Antoine Frérot a consenti une première amélioration de l’offre initiale, qui permet de valoriser les actions d’Engie à 3,4 milliards d’euros, soit un gain d’environ 500 millions d’euros par rapport à la première proposition. La deuxième amélioration concerne "celle de l’amicalité et de l’inclusivité, mais il faut être deux pour remplir les conditions d’amicalité". Le 30 septembre, il a déclaré à la presse avoir "pris l’engagement auprès d’Engie de ne pas lancer l’OPA avant six mois, à condition que Suez dissolve sa fondation néerlandaise [dans laquelle ses dirigeants ont logé l’activité eau en France, ndlr]. Ces six mois doivent nous permettre de discuter". Engie souhaite davantage de garanties sur ce dernier point et un engagement ferme qu’il n’y aura pas d’OPA hostile, ce qui ne devrait pas poser de problème.

Jean-Pierre Clamadieu n’a pas apprécié l’annonce de la distribution de 3 milliards d’euros de dividendes aux actionnaires de Suez au cours des deux prochaines années, ni la création de la fondation néerlandaise, pas plus que les futures cessions. "Le franchissement de cette limite me paraît une grave erreur de jugement. Une ligne rouge a été franchie", a-t-il dit à la commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale le 29 septembre. Un désaveu tonitruant pour Philippe Varin et Bertrand Camus, le président et le directeur général de Suez. Après une telle sortie, il était difficile d’imaginer un retournement de situation, d’autant que le président de la République et son Premier ministre soutiennent Antoine Frérot depuis le début de l’opération. Pourtant, l'Etat a voté contre prétextant du fait qu'il n'y a pas d'accord amiable.

Suez continue le combat

En face, il n'y avait plus de proposition depuis que le fonds Ardian, candidat à la reprise des parts d'Engie, voire même celles de Suez, avait jeté l'éponge, face à l'hostilité des deux parties et surtout au manque de temps pour présenter une offre qui tienne la route. Dans un communiqué, ses dirigeants ont affirmé le 5 octobre: "Suite à l'expression de son intérêt, Ardian a travaillé sur une offre soutenue par les salariés de Suez et son conseil et nécessitant six semaines de due diligence [pour étudier les comptes de Suez, ndlr]. Cependant, Ardian, fidèle aux principes de négociations non hostiles, a décidé de ne pas déposer d’offre pour laisser le temps aux discussions en cours".

Le conseil d'administration de Suez parle d'offre hostile et annonce qu'"afin de préserver les intérêts des actionnaires et des parties prenantes, le Conseil d’administration de Suez confirme qu’il mettra en oeuvre tous les moyens à sa disposition pour éviter une prise de contrôle rampante ou un contrôle de fait." Et notamment sa fondation de droit néerlandais. La guerre entre les deux champions des services à l'environnement pourrait durer de longs mois. Suez bénéficie du soutien des salariés dont l'intersyndicale a demandé l'ouverture d'une commission d'enquête parlementaire. Finalement, le vainqueur du jour n'est pas certain de pouvoir prendre le contrôle de son concurrent français.

Les fonds prennent l’eau

Après Meridiam, le fonds spécialisé dans les infrastructures qui est au centre du projet de Veolia pour reprendre les activités eau de Suez en France, c’est le fonds d’investissement Ardian qui est entré brièvement dans la danse aux côtés de Suez pour racheter les parts d’Engie. Son nom circule depuis un moment, mais il a attendu l’extrême limite pour se manifester. Son origine remonte à 1996 quand Claude Bébéar, alors président d’Axa, demande à Dominique Senequier de créer un pôle de capital-investissement au sein de la compagnie d’assurances. En 2013, les salariés rachètent Axa Private Equity et créent Ardian. Aujourd’hui, ce fonds, qui compte 690 salariés, est responsable de la gestion ou du conseil de 100 milliards de dollars d’actifs. Son expérience dans l’eau se limite à une participation de 20 % au capital de Saur entre 2007 et 2012, le concurrent principal de Veolia et Suez, qui a frôlé la faillite en 2013 et appartient aujourd’hui au fonds suédois EQT. Mais ce 5 octobre, il a retiré sa candidature.

 

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