Cette solution de décarbonation fait débat. Au mieux, elle ne serait pas mature. Au pire, ce serait un permis de polluer. C’est donc presque en catimini, et avec moult précautions sémantiques, que le gouvernement a dévoilé à l'été une stratégie française en matière de capture, stockage et utilisation de CO2 (CCUS). Il y travaillait depuis six mois. Et l’étude des feuilles de route des 50 sites les plus émetteurs de gaz à effet de serre a confirmé ce que certains industriels expliquent depuis des années : impossible de tenir leurs objectifs carbone sans captage et stockage (CCS), notamment pour les secteurs de la chimie, de la chaux, des engrais, du ciment et de l’acier. En France, dans ces industries, le potentiel serait de 4 à 8,5 millions de tonnes de CO2 (MtCO2) captées par an à l’horizon 2030 et de 15 à 20 Mt d’ici à 2050.
Le captage doit être un dernier recours
Mais attention, le captage ne doit être qu’un dernier recours et être réservé aux «émissions résiduelles incompressibles, en l’absence de solutions de décarbonation économiquement accessibles», insiste le ministre de l’Industrie, Roland Lescure. Il pourra aussi être utilisé «comme solution de transition» afin d’accélérer, «le temps que l’industriel puisse mettre en œuvre des solutions plus pérennes», explique la ministre de la Transition écologique, Agnès Pannier-Runacher. Il y a urgence. L’Europe a rehaussé ses objectifs climatiques et demande aux États membres de réduire de 55 % leurs émissions de CO2 en 2030 par rapport à 1990. Pour l’industrie française, cela signifie passer de 72 MtCO2 en 2022 à 45 en 2030. Soit réaliser en dix ans deux fois plus que ce qui a été fait en trente.
Le gouvernement n’a donc pas attendu la présentation des travaux de planification écologique, fin septembre, pour dévoiler les grandes orientations de sa stratégie et entamer une consultation. Cette dernière tient en cinq points destinés à vérifier que les trajectoires et les mécanismes prévus de soutien au captage via un mécanisme de contrats pour différence carbone (le CCfD), mais aussi le déploiement des infrastructures de transport par canalisation et de stockage, y compris dans le sous-sol français, conviennent aux industriels et aux gestionnaires d’infrastructures. Les investissements nécessaires sont évalués entre 11 et 18 milliards d’euros, avec des coûts de captage de 40 à 80 euros par tonne de CO2 (€/tCO2), de transport et stockage de 100 à 150 €/tCO2, et un engagement initial de 100 à 400 millions d’euros du côté de l’industriel concerné.
Le CCS déployé par grandes zones industrielles
La stratégie nationale prévoit de prioriser le déploiement du CCS par grandes zones industrielles, en commençant dès 2026 par les ports de Dunkerque (Nord), du Havre (Seine-Maritime) et de Fos-sur-Mer (Bouches-du-Rhône). Avant de s’attaquer à partir de 2028 aux bassins de Lacq Sud-Ouest et de Loire Estuaire, puis, en 2033, au Grand Est. Les infrastructures de stockage et de transport du CO2, prioritairement par canalisations, seront gérées par la Commission de régulation de l’énergie, comme pour le gaz et l’électricité. Les gaziers sont sur les rangs. Teréga a lancé un appel à manifestations d’intérêt pour dimensionner les besoins en infrastructures d’hydrogène et de dioxyde de carbone dans le Sud-Ouest de la France. GRTgaz et Elengy ont quant à eux annoncé le lancement d’études dans le cadre du projet GOCO2 (Grand Ouest CO2). Il s’agira de capter et transporter du CO2 depuis les sites de TotalEnergies, des cimentiers Lafarge et Heidelberg Materials et du chaufournier Lhiost, vers le site de Loire Estuaire. L’investissement total est estimé à 1,7 milliard d’euros.
Dans un premier temps, le CO2 sera acheminé sous forme liquide par bateau et stocké dans des aquifères salins et des champs de gaz épuisés en mer du Nord ou en Méditerranée, avec des accords commerciaux prévus avec les programmes Northern Lights en Norvège, Aramis aux Pays-Bas et Callisto en Italie. Mais le gouvernement veut développer le stockage en France, en Méditerranée et sur terre. Un appel d’offres sera lancé à la fin de l’année pour des campagnes d’exploration géophysique, et de premiers tests d’injection dans des sites pilotes sont prévus en 2024-2025. Les capacités théoriques seraient d’environ 1,5 gigatonne de CO2. Le volet valorisation de ce CO2, lui, reste en chantier.

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3711 - Septembre 2023



