Alors qu’elle se voyait atteindre des sommets, l’aéronautique est en chute libre. Et certains acteurs risquent de ne pas se relever. Car la demande d’avions neufs devrait baisser de 40 à 60% sur les cinq prochaines années, d’après une étude du cabinet Archery Strategy Consulting, publiée jeudi 9 avril. Soit la livraison de 3000 à 5000 avions sur cette période, contre 8000 initialement prévus. En cause ? Un trafic aérien mondial quasiment au point mort.
"Actuellement, il a chuté de 70% dans le monde et de 90% en Europe, estime Bertrand Mouly-Aigrot, associé et directeur général au sein du cabinet Archery Strategy Consulting. Nous estimons qu’il faudra au moins trois ans pour que le trafic aérien revienne au niveau de celui du début de l’année 2019 et qu’il faudra en revanche 10 ans pour rattraper la trajectoire de croissance." En clair, la crise va s’inscrire dans la durée.
Airbus et Boeing au ralenti
L’impact sur l’industrie n’a pas tardé. Les deux principaux moteurs de l’aéronautique que sont Airbus et Boeing sont en train de caler : quand l’avionneur européen a baissé d’en moyenne 30% sa production, l’américain a quant à lui totalement cessé d’assembler des avions pour une durée indéterminée. Les deux familles de monocouloirs, qui alimentent en bonne partie la chaîne d’approvisionnement, font en particulier pâle figure.

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Les cadences de production de l’Airbus A320 passent d’un peu plus de 60 à 40 appareils par mois et le Boeing 737 MAX, qui n’est plus produit depuis début janvier n’a jamais semblé aussi vulnérable voire menacé. "Les hausses de cadences sur les moyens courriers seront reportées et les baisses de cadence sur les longs courriers accélérées", souligne le cabinet Archery. Les versions allongées de l'A320, les monocouloirs long-courrier que sont les A321 LR et XLR, bénéficieront-ils à termes de la crise?
Des mesures drastiques
Dans un premier temps, chacun des acteurs de l’aéronautique s’est attelé à mettre en œuvre des solutions permettant à leurs salariés de travailler en respectant les normes sanitaires. Le groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales (GIFAS) a d’ailleurs lancé début avril une opération d’approvisionnement de 800 000 masques pour favoriser la reprise d’activité au sein des PME et des ETI de la filière. Mais la baisse de régime des avionneurs a changé brutalement la donne. Ce qui est en jeu désormais ? La survie même des entreprises.
"On estime que la baisse d’activité sera comprise entre -30 et -40% en 2020, mais aussi en 2021, prévoit le dirigeant d’un grand sous-traitant français. Il ne s’agit plus d’optimiser la production pour les acteurs de la filière mais bien de sauver les entreprises. Nous sommes en train d’évaluer toutes les options possibles car nous jouons notre survie." Et de lister les options envisagées aujourd’hui par le groupe : fermetures d’usines, réduction d’effectifs, reports d’achats d’équipements de production, mise sous cloche de certains projets de R&D… "Nous ne garderons que ce qui sera strictement indispensable à court terme", lâche ce même dirigeant. Une analyse qui préfigure ce qui pourrait se généraliser dans la filière, où des mesures liées à l’emploi apparaissent dorénavant probables.
La consolidation pourrait s'accélérer
Même son de cloche au sein de l’écosystème aéronautique normand. "Les PME ajustent en permanence leurs outils de production et leurs moyens humains pour sauver la mise, témoigne Fabienne Folliot, directrice générale de l'association Normandie AeroEspace (NAE). On parle bien pour un certain nombre d'entre elles de leur survie à moyen terme." Des entreprises de taille réduite qui doivent en outre gérer au quotidien une certaine cacophonie, les annulations de livraisons fermes se multipliant. Ce que les PME craignent sur le long terme ? La fin des aides d’état alors que le secteur va durablement tourner au ralenti. "Il faudra que la solidarité joue à plein avec les grands donneurs d’ordre pour maintenir les compétences au sein du tissu industriel", préconise Fabienne Foliot.
Une coordination nécessaire entre gouvernements et grands donneurs d’ordre également mise en avant par le cabinet Archery Strategy Consulting. Mais le secteur aéronautique s’attend quoi qu’il en soit à affronter une crise profonde, susceptible de modifier le paysage industriel. Certains n’hésitent pas à évoquer des risques de dépôts de bilan. "Nous allons aussi probablement assister à une accélération du phénomène de consolidation dans la chaîne d’approvisionnement, assure Bertrand Mouly-Aigrot. Il y aura aussi des impacts sur l’emploi et un moindre recours à la sous-traitance capacitaire." Nombre d’industriels, Airbus en tête, pourraient aussi miser sur une réinternalisation de certaines activités, une stratégie légitime mais qui pourrait là encore avoir des conséquences pour nombre d’acteurs.
Faire jouer la solidarité
Une piste possible pour absorber le choc, notamment pour les plus fragiles : se diversifier. C’est l’une des voies envisagées par le sous-traitant Lauak, qui a par ailleurs monté des groupes de travail interne pour trouver des leviers d’actions. "Comme Lauak réalise 97% de son activité dans l’aéro, forcément, nous y pensons, affirmait il y a peu Mikel Charritton, le directeur général, dans une interview accordée à L’Usine Nouvelle. Toutefois, c’est le genre d’initiative à prendre quand tout va bien et non quand ça va mal." Automobile, santé, agroalimentaire… Les autres secteurs industriels peuvent servir de nouveaux leviers de croissance.
La priorité pour la filière dans les prochains mois ? Réduire la voilure tout en maintenant un niveau de production permettant de garantir la survie de la chaîne d’approvisionnement. "Tout l’enjeu industriel va être pour les avionneurs et leurs sous-traitants de trouver le niveau de production qui va permettre de produire à des coûts compétitifs et de manière rentable pour une demande post-crise réduite, tout en assurant la survie du tissu industriel et en maintenant les compétences pour pouvoir à terme, remonter les cadences", résume Bertrand Mouly-Aigrot. Et faire en sorte qu’à ce moment-là, le plus grand nombre d’acteurs soit encore de la partie.



