Si l’assemblage des avions est maintenu chez Airbus à hauteur de 70%, encore faut-il pouvoir les livrer. Un casse-tête au vu des mesures sanitaires et des restrictions en matière de déplacements qui se sont généralisées dans le monde en raison de l’épidémie de coronavirus. C’est pour assurer la continuer de son activité jusqu’à la livraison aux compagnies aériennes que l’avionneur européen met en œuvre depuis la mi-mars un nouveau processus de "livraison électronique" d’avions.
L’industriel a dévoilé cette nouvelle approche mardi 21 avril en annonçant à cette occasion une première dans l’histoire de l’aéronautique : la livraison 100% digitale de trois A320neo pour la compagnie turque Pegasus Airlines, effectuée à la mi-avril à Hambourg, avec pour seule présence physique la venue de deux pilotes.
"Nous avons commencé à travailler sur la digitalisation de ce processus il y a deux ans, a assuré à quelques journalistes Alain Vilanove, responsable des contrats de livraison chez Airbus. Je pense que cette crise va être un accélérateur de cette solution d’autant qu’il permet aux compagnies aériennes de réaliser des économies."
Pour Airbus, l’enjeu financier de cette démarche est stratégique alors que les demandes de reports et d’annulations d’avions se multiplient depuis plusieurs semaines.

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Un défi technique
Parvenir à livrer les avions assemblés, et ce malgré la généralisation des mesures sanitaires et des contraintes liées au confinement touchant des compagnies aériennes en mauvaise posture financière, permet à l’avionneur d’encaisser le solde du paiement de ces appareils. De quoi juguler en partie la baisse attendue de son chiffre d’affaires cette année. Et, en cascade, d’assurer les paiements que l’avionneur doit à ses sous-traitants.
Avec cette initiative, Airbus envoie donc avant tout un message aux compagnies aériennes : il est désormais possible de réceptionner des appareils sans risque sanitaire, et ce au niveau de tous les sites d’assemblages du groupe basés en France (Toulouse), en Allemagne (Hambourg), aux Etats-Unis (Mobile), au Canada (Mirabel) et en Chine (Tianjin). Un nouveau processus qui relève de la gageure tant la livraison d’avions constitue une étape longue, complexe et administrative. Rencontres entre les équipes commerciales et celles du client, réception technique de l’avion (TAC), transfert du titre de propriété lors d’une cérémonie, vol de convoyage…
Une palette de mesures
Comment Airbus s’y prend-il depuis la mi-mars pour livrer des avions garantis sans coronavirus ? Dans le cas de figure où une compagnie aérienne souhaite faire venir physiquement ses équipes commerciales, le groupe a privatisé des hôtels à Toulouse et à Hambourg pour les accueillir en toute sécurité dans un environnement confiné, allant même jusqu’à sélectionner du personnel pour assurer la cuisine. "Nous avons mis en place des moyens de transports dédiés, nettoyés plusieurs fois par jour, pour les acheminer jusqu’aux centres de livraisons", a précisé Alain Vilanove.
Là, pour limiter les contacts, les salariés d’Airbus dédiés à la livraison des appareils ont été divisés en deux équipes, rouge et bleu, assurant l’accueil des clients alternativement le matin et l’après-midi. Prise systématique de la température, respect des gestes barrières et des distances entre chaque personne, lavage des mains régulier, port du masque obligatoire, mise en quarantaine immédiate d’un salarié en cas de doute… Airbus multiplie les mesures pour limiter la présence du virus au sein de ses centres de livraisons.
Numérique vs Covid-19
C’est surtout au niveau des étapes critiques de la livraison qu’Airbus a dû vraiment innover pour virtualiser la livraison d’avions. En particulier au niveau des tâches de réception technique de l’avion (TAC), comprenant entres autres l’inspection de l’avion, le vol d’essai d’acceptation, les retouches de dernière minute… Les équipes des clients et celles de l’avionneur échangent dans des pièces séparées par écrans interposés.
"Aujourd’hui, on se réunit autour d’une table virtuelle", a résumé Alain Vilanove. En outre, la compagnie aérienne peut, si elle n’est pas en mesure d’acheminer ses équipes, déléguer à Airbus ou à une tierce partie, le soin d’assurer cette étape. C’est l’option prise par Pegasus. Une possibilité qui existait auparavant et qui pourrait très vite se généraliser. Le groupe réfléchit en outre à mettre en œuvre des outils vidéo pour mener des inspections visuelles à distance, qui doivent pour cela être approuvés par la procédure qualité.
Acheter un avion avec son smartphone
L’étape suivante, tout aussi critique, passe elle aussi à la moulinette numérique : Airbus a mis au point le transfert électronique de titre de propriété (appelé ToT électronique), en lieu et place de la traditionnelle cérémonie protocolaire. Une étape basée sur une plateforme collaborative sécurisée, dénommée "e-SalesContracts". Décorélée du paiement de l’avion, elle rassemble en temps réel toutes les transactions contractuelles, jusqu’à la signature numérique à distance. "Vous pouvez acheter un avion avec votre smartphone, même si vous êtes sur votre voilier en pleine mer de Chine, s’est amusé Alain Vilanove, suggérant par là la flexibilité totale de l'outil. La signature est reconnue juridiquement et le process est très robuste." L’avionneur a effectué une cinquantaine de ToT électronique ces quinze derniers mois.
L’avion, qui a préalablement été désinfecté près d’une journée durant par des équipes spécialisées, peut enfin effectuer son vol de convoyage. C’est évidemment la seule étape qui, tant que les avions ne sont pas autonomes, requiert la présence physique du client, via deux pilotes. Au final, la virtualisation de la livraison tend tout de même à rallonger les délais : celle d’un A320 passe d’environ 5 à 7 jours et celle d’un long-courrier de 8-10 jours à 12-15 jours. Mais avec ce processus de livraison digitalisé, Airbus peut espérer maintenir une bonne partie de ses livraisons. La convivialité toulousaine en moins.



