« On ne pourra pas servir tout le monde », prévient Christopher Guérin, le patron de Nexans à propos de la capacité du groupe à livrer ses câbles en cuivre dans les prochaines années. En 2030, la demande mondiale de métal rouge atteindra « 30 à 35 millions de tonnes par an », indique le dirigeant. Bien loin des capacités d’extraction actuelles, estimées à 22 millions de tonnes. Les projets de nouveaux gisements ne devraient pas changer la donne. « Les milliards de dollars mis sur la table par les sociétés minières serviront surtout à compenser les sites qui fermeront prochainement », considère le dirigeant. Comment répondre, alors, à la multiplication des projets d’électrification exigés par la transition énergétique ? La réponse tient en un mot : recyclage. « C’est la seule voie », assure Christopher Guérin, qui prévoit de lourds investissements pour incorporer davantage de matière recyclée dans ses fours.
30% de cuivre recyclé dans quatre ans
L’industriel est le seul producteur de câbles à posséder sa propre activité métallurgique. Nexans compte quatre fonderies dans le monde: une en France, une au Canada et deux en Amérique latine, dont une partagée avec un autre acteur. « C’est un choix stratégique qui nous permet de maîtriser nos flux de matières », explique Philippe Demarez, le responsable de la fonderie de Lens (Pas-de-Calais), « la mère nourricière » de Nexans pour l’Europe. « Le site reçoit et transforme 165 000 tonnes de cuivre sur les 250 000 tonnes qui arrivent en France chaque année », indique celui qui est aussi le responsable des ventes.
Transformé en conducteur de 8 mm de diamètre, le métal est ensuite tréfilé avant d’être utilisé pour des projets haute-tension (terrestre et sous-marin) ou basse tension, dans les bâtiments par exemple. Les trois quart du métal, dont la tonne vaut aujourd’hui près de 10 000 dollars, sont consommés par les usines du fleuron français. Le reste est vendu en externe, pour des applications non concurrentes. Actuellement, le fil machine (nom donné au produit qui sort de la fonderie avant tréfilage) contient environ 6% de cuivre recyclé, indique Philippe Demarez. D’ici 2025-26, le directeur du site vise les 30%. Christopher Guérin évoque même un taux de 40%.
Un seuil qui sera difficile à dépasser, pour le moment. Les normes exigent un cuivre pur à plus de 99% pour assurer la meilleure conductivité et éviter les risques d’échauffement. Mais dans quarante ans ? Atteindre un taux de 50% n’est pas inenvisageable pour Philippe Demarez. « Cela sera possible quand il y aura une organisation de tous les partenaires ». Les besoins de matière croîtront irrémédiablement. « Le jour où on aura 50% de recyclé, il y aura forcément des traces d’impuretés et donc une conductivité plus faible qui nécessitera de compenser avec des diamètres plus élevés ».
A Lens, nouveau four et capacités de traitement à venir
Actuellement, sur les 6% de cuivre recyclé, la moitié environ est déjà présente dans les cathodes qu'achète Nexans à ses fournisseurs. Le reste provient des chutes de production du groupe, que Suez recycle depuis une quinzaine d’années à travers RecyCâble, une joint-venture entre les deux sociétés. Suez indique sur son site internet traiter 36 000 tonnes de câbles par an, correspondant à une valorisation de 18 000 tonnes de grenailles et de 13 000 tonnes de plastiques. « Les usines du groupe recyclent 100% de leurs déchets », indique Philippe Demarez. Pour autant, seule une partie - le cuivre pur non gainé - est réintroduite dans le process. Les cubes de câbles compactés par le recycleur alimentent le four.
Les particules fines issues du broyage des câbles gainés sont quant à elles revendues à d’autres industries, comme l’électrotechnique. Le four de Lens n’est, pour l’instant, pas en mesure de les intégrer mais ce n'est qu'une question de temps. Un nouveau four, mieux dimensionné et moins énergivore, permettra d'utiliser cette matière dans le process. Le feu vert pour l’acquisition est attendu par le responsable du site, qui se dit confiant. Avec le nouvel outil de production, l’usine Lensoise pourra se mettre au niveau de sa soeur Montréalaise, au Canada, qui utilise 15% de cuivre recyclé. Les investissements à venir portent aussi sur l’intégration de capacités de pré-traitement, afin de retirer les impuretés des métaux provenant des gisements post-consommation. Des opérations qui renchériront le coût du recyclé par rapport au vierge, mais participent à sécuriser l'approvisionnement.
80 000 tonnes de cuivre par an dans les mines urbaines
Extrait en grande partie des mines d’Amérique latine et dans une moindre mesure de celles d’Afrique, le cuivre des câbles de demain proviendra de plus en plus de mines urbaines. Le renouvellement des réseaux électriques et télécoms, les chantiers de déconstruction de bâtiments, les réseaux enterrés des chemins de fer… sont quelques exemples de ces gisements que Nexans convoite. Conséquence d’une électrification précoce, cela fait quelques années que l’Hexagone, et certains de ses voisins, commencent à remonter ce cuivre enfoui il y a plusieurs décennies. Entre la France, la Belgique et le Royaume-Uni, « il y a 80 000 tonnes de cuivre à récupérer chaque année », estime Philippe Demarez.
Quasi-contrats d'usage du cuivre, contre récupération du métal en fin de vie
Encore faut-il pouvoir mettre la main dessus. L’an dernier, Nexans, s’est engagé dans Valobat, éco-organisme majeur de la toute nouvelle filière REP des matériaux du bâtiment. Le groupe développe aussi depuis cinq ans des contrats avec des acteurs comme Bouygues, Rexel et Spie Trindel. « On vend les câbles et on les récupère quand ils sont obsolètes ou quand les produits sont des fins de série », résume le directeur du site de Lens. Un modèle commercial auquel le patron du groupe croit beaucoup. « Dans l’avenir, on aimerait travailler avec moins de clients, mais avec ceux qui nous aideront à monter ces écosystèmes.Je leur dis qu’il faudra nous redonner des déchets s’ils veulent être servis par Nexans dans les quatre prochaines années. Si un contrat prévoit 1000 tonnes en câbles équivalent cuivre, il faudra nous adresser des quantités identiques en terme de déchets ». En attendant, toutes les contributions sont bonnes à prendre. Celle des ferrailleurs et des déchetteries est loin d’être négligeable. « Ce sont des éléments essentiels du puzzle », considère le directeur de l’usine, « mais ils ne trient pas et ne savent pas qu’ils peuvent travailler pour nous ».



