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Comment la PME Rafaut, fournisseur du Rafale, compte devenir un champion européen de l’aéronautique

Acquisitions, réorganisation, digitalisation… Rafaut enclenche une phase active de transformation. Ce fournisseur du Rafale a l’ambition de participer à tous les grands programmes européens aéronautiques.

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Rafaut mecanique
Rafaut, c'est l'histoire d'une PME qui monte, qui monte... Et qui lorgne désormais tous les grands programmes aéronautiques européen.

Pour Rafaut, la crise de la soixantaine se traduit par un impressionnant regain de vitalité. Cette PME française de l’aéronautique, sous-traitant du Rafale de Dassault mais longtemps restée dans l’ombre, aspire désormais à un rôle de premier plan à l’échelle européenne. Le bouclage de l’acquisition d’Alkan, jeudi 17 juin, constitue une étape supplémentaire pour assurer la transformation de cette société au profil familial en entreprise de taille intermédiaire (ETI) ultra compétitive. Rafaut pèse désormais 160 millions d’euros de chiffre d’affaires pour 640 salariés, contre 50 millions d’euros de chiffre d’affaires et 120 salariés en 2017. Ambition affichée pour 2025 : 250 millions d’euros de chiffre d’affaires.

Derrière cette croissance effrénée : le fonds d’investissement HLD, arrivé en 2018 et aujourd’hui actionnaire majoritaire avec 55% du capital, aux côtés d’ACE (Tikehau), d’Etoile Capital et de BNP Paribas. "Début 2018, nous avons fait le constat que Rafaut était une belle société familiale, qui appartenait encore à Jacques Rafaut, mais dont le modèle n’était plus valide, explique Bruno Berthet, le président de Rafaut. Nous devions aller vite pour ne pas rester au bord de la route." Augmentation des cadences et besoin de capacités de développements supplémentaires dans le civil, grands programmes européens obligeant à renforcer les capacités d’innovation dans la défense et à ne plus se contenter du seul Rafale… Rafaut devait changer d’échelle pour survivre.

Une stratégie d'acquisitions soutenue

La nouvelle équipe de direction l’affirme haut et clair : Rafaut n’a plus vocation à rester un simple sous-traitant mais veut devenir un fournisseur de premier rang capable d’être force de proposition. C’est un virage historique qui s’amorce pour cette entreprise de mécanique créée au début des années 40 et qui s’est engouffrée dans l’aéronautique vingt ans plus tard. Basée à Villeneuve-la-Garenne (Hauts-de-Seine), Rafaut est spécialisé dans les systèmes d’emports et d’éjection, mais aussi les réservoirs carburants et toute une palette d’autres équipements. Des pièces très techniques qui intéressent aussi bien Dassault, Airbus, Safran, Thales, mais aussi Bell Helicopter et MBDA.

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Rafaut mecanique Rafaut mecanique (Guittet Pascal/Guittet Pascal)

Pour Bruno Berthet, le président de Rafaut, l'entreprise devait vite changer d'échelle. (Photo: Pascal Guittet)

Pour parvenir à leurs fins, la direction du groupe et HLD se sont lancés dans un plan soutenu d’acquisitions pour prendre du poids. Coup sur coup, Rafaut s’est emparé d’AEds (réservoirs largables) en 2019, de Secapem (systèmes d’entrainement pour pilote) en 2020, de Lace (délesteurs multirôles pour le segment des hélicoptères) en 2021, puis d’Alkan (systèmes d'emport et d'éjection). Et pour la suite ? Le groupe a déjà défini le profil de la cible idéale. Elle devrait avant tout être présente dans le secteur civil, dans la mesure où Alkan a poussé le curseur en faveur du militaire avec un ratio 70/30 : Rafaut, comme Dassault, tient à maintenir une stratégie duale. Ce n’est pas la pandémie actuelle qui donnerait tort à cette obsession de portefeuille équilibré…

Une nécessaire harmonisation

HLD n’aurait-il pas tendance à la surenchère avec pour seule visée les retombées financières à brève échéance, comme c’est le cas de certains acteurs financiers ? "L’horizon de la plupart des fonds n’excède pas cinq ans par exemple, entre l’achat et la revente d’une société, admet Bruno Berthet. Ce n’est pas le cas de HLD qui cherche bien sûr à déployer des capitaux et générer des plus-values, c’est certain, mais qui n’a pas d’horizon temporel limité." Début 2017, le dirigeant assure avoir très vite annoncé la couleur au futur actionnaire majoritaire : "la prochaine date clé pour Rafaut, c’est 2035, pour le SCAF, avant cela, je leur ai dit de nous laisser traiter les sujets comme nous l’entendons. C’est bien sûr caricatural, mais cela témoigne bien de la logique de ce fonds", sourit Bruno Berthet.

Rafaut mecaniqueGuittet Pascal
Rafaut mecanique Rafaut mecanique (Guittet Pascal/Guittet Pascal)

Aujourd'hui, les pièces livrées pour le Rafale représentent environ 30% du chiffre d'affaires de Rafaut. (photo: Pascal Guittet)

Mais cette stratégie d’acquisitions ne se suffit pas à elle-même : une juxtaposition de PME ne forme pas un groupe intégré. Rafaut, qui dispose désormais de douze sites industriels en France, doit procéder à une restructuration profonde. "Nous allons rationaliser le groupe via une stratégie de spécialisation des sites sur des technologies spécifiques et de valorisation des compétences sur chacun d’entre eux", résume Bruno Berthet. Faut-il redouter un impact social dans ce plan de transformation ? « Il n’y a clairement aucune réduction d’effectifs prévue mais au contraire une augmentation des effectifs. Notre but est de faire de la croissance », rassure le patron. Pas de fermeture de sites non plus à l’horizon.

Place à l'innovation

Une réorganisation qui s’accompagne d’une modernisation de tous les sites, avec celui de Rouvignies (Nord), près de Valenciennes labellisé vitrine du futur en 2020 grâce à son système de supervision, pris comme exemple à suivre. Une usine 4.0 qui a nécessité un investissement de 23 millions d'euros. Pour faire souffler ce vent nouveau de l’innovation et de la digitalisation, Rafaut a su attirer à lui l’homme de la situation, nommé au poste de directeur général : Nicolas Orance, ex-directeur de l’innovation de Daher puis de la division aéronautique et défense, mais également président du pôle de compétitivité EMC2. Un féru de technologies qui n’aime rien tant que bousculer les codes établis. "L’intelligence artificielle et le big data étaient jusqu’à présent des gros mots au sein de notre société", lâche même Bruno Berthet.

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Rafaut mecanique Rafaut mecanique (Guittet Pascal/Guittet Pascal)

Venu de Daher, Nicolas Orance, directeur général de Rafaut, met en musique la plan de modernisation de l'entreprise. (Photo: pascal Guittet)

Dans le cadre du programme Industrie du Futur chapeauté par le groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales (GIFAS), Rafaut va d’abord moderniser deux sites : Villeneuve-la-Garenne et Vitry (Val-de-Marne). "Nous allons investir dans des robots de soudure, nous ouvrir à de nouvelles approches tel que le procédé de soudage par friction malaxage", précise Nicolas Orance. Les cobots vont aussi faire leur apparition au niveau des sites spécialisés dans les fixations, à Solliès-Pont (Var) et Bonneville (Haute-Savoie), afin de pouvoir augmenter encore les cadences. L’usine de Baccarat (Meurthe-et-Moselle), spécialisée dans l’usinage des roues et freins, va aussi être modernisée.

Jouer la complémentarité civil et défense

Et l’impression 3D ? "Sur les marchés de la défense, l’impression 3D n’est pas encore à l’ordre du jour sur nos produits, reconnaît Nicolas Orance. Mais il n’est pas exclu que cela ait un sens pour le SCAF. On commence à s’y intéresser, dans le cadre de la plate-forme "Printing Bourges", sous l’égide de MBDA." Autre couche de modernisation, moins visible, que Rafaut met en œuvre : la mise en cohérence de l’architecture informatique des sites. Process qualités, ressources humaines, direction technique, remise à plat des différents ERP… Un travail de fourmi rendu nécessaire pour la multiplication des sites.

Pour mener à bien cette modernisation, Rafaut a obtenu un financement de 995 000 euros, dans le cadre du fonds de modernisation issu du plan de relance, auquel il ajoute également un montant proche d’un million d’euros. Preuve de l'intérêt que suscite l'entreprise en pleine renaissance, le ministre de l'Economie, Bruno le Maire, a visité le site de Villeneuve-la-Garenne fin mai. En juin 2020, c'est le président du Medef, Geoffroy Roux de Bézieux, qui s'était fendu du déplacement.

In fine, Rafaut se met en position de pouvoir prétendre à embarquer à bord des programmes européens les plus prestigieux des deux prochaines décennies, dans le civil comme le militaire. Avec comme axe stratégique la complémentarité technologique civil/défense, à l'image de ce que parvient à réaliser Dassault entre ses avions de combat et ses Falcon. La PME est d’ailleurs en train de mettre à plat sa feuille de route technologique, avec Starburst Accelerator pour partenaire, l’accélérateur de start-ups aéronautiques.

Rafaut mecaniqueGuittet Pascal
Rafaut mecanique Rafaut mecanique (Guittet Pascal/Guittet Pascal)

Systèmes d'emports, éjecteurs... Autant de pièces que Rafaut se verrait bien voir embarquer dans le SCAF et l'Eurodrone... (photo: Pascal Guittet)

Les drones dans le collimateur

C’est le cas par exemple de l’avion à hydrogène qu’Airbus espère mettre en service en 2035. « Nous avons toute une expertise sur ce sujet grâce aux réservoirs pendulaires largables que nous produisons pour le Rafale, et en particulier dans le formage, le soudage et la sécurité », plaide Nicolas Orance. Le site de Vitry est en première ligne. "Nous commencerons à livrer les premiers produits cet été pour tester la faisabilité technique de ces pièces", poursuit le dirigeant. Pour le SCAF, le système de combat aérien du futur, l’entreprise se positionne sans surprise sur les systèmes d’emport de charges diverses. L’entreprise française va ferrailler avec deux concurrents : l’italien Aerea et le britannique Cobham, dans le giron américain.

Rafaut compte-t-il aussi investir le marché des drones de défense ? "Cela fait partie de nos ambitions, non pas pour les assembler mais pour les équiper, soutien Bruno Berthet. L’Eurodrone, qui est un sujet politique complexe, nous intéresse beaucoup." La société Lace, désormais intégrée à Rafaut, est en relation avec des acteurs des drones. Par le passé, Rafaut a déjà développé un prototype de pylône par drone. "Reste que la décision politique en France d’autoriser des drones armés pour nos Forces n’est que très récente", nuance le patron de Rafaut. La belle endormie a désormais une faim de loup.

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