Enquête

Comment la Moselle tente de tourner la page Smartville, avec le départ de Daimler

La vente de l’usine Smart  de Hambach (Moselle) bouleverse tout un territoire que Daimler avait contribué à réindustrialiser.

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Smartville usine Smart Hambach
La délocalisation en Chine de la production de la Smart et l’abandon du projet de reconversion du site atteignent de plein fouet les sous-traitants.

Après vingt-trois ans d’une relation passionnée, la vente de l’usine Smart de Hambach (Moselle) est vécue douloureusement dans son berceau industriel. L’annonce, le 3 juillet, du désengagement de son propriétaire, le constructeur Daimler, a déclenché une large mobilisation en vue de sauvegarder ses 1 570 postes. L’agglomération de Sarreguemines, ville centre de cette zone d’emplois de 110 000 habitants, avait déjà dû encaisser le projet de délocalisation de la petite citadine en Chine, annoncé en mars 2019. La Smart y sera produite à partir de 2022 par le constructeur Geely. Petit sursis : le britannique Ineos, qui doit reprendre le site de Hambach à la fin 2020, continuera d’y assembler la Smart électrique jusqu’en 2024. La pilule est encore dure à avaler, tant la voiturette conçue à l’origine par Daimler avec la multinationale d’horlogerie Swatch "a contribué au rayonnement de la Moselle", estime la députée Nicole Gries-Trisse (LREM).

L’attachement est d’autant plus fort que l’usine, d’où la première voiture est sortie en 1998, a permis une reconversion industrielle, alors que les faïenceries vivaient leurs dernières heures. Des PME du territoire ont pu monter en compétences en collaborant avec Smartville, un parc industriel novateur de 68 hectares, associant Daimler à cinq de ses équipementiers.

Si Smart France, de son propre aveu, s’est assez peu ouvert aux collaborations locales, cela n’a pas été le cas de certains de ses équipementiers. ThyssenKrupp a, par exemple, confié il y a quelques années au roboticien mosellan Opteamum (40 salariés) la rénovation de sa chaîne de chariots autoguidés. Éric Hartnagel, le gérant de cette PME, se souvient d’un challenge qui a permis à sa jeune société de se familiariser avec des technologies de pointe. L’intégrateur RobotIndus, à Sarrebourg (Moselle), s’est ouvert les portes du marché automobile grâce à l’installation d’automates de vissage chez ThyssenKrupp, puis chez Smart.

La promesse faite par Daimler en 2018 d’assembler à ­Smartville un SUV Mercedes avait offert de nouvelles perspectives au tissu économique local. Le groupe allemand avait déjà injecté 500 millions d’euros à cette fin. Mais son changement de stratégie rebat les cartes.

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L’arrêt du projet Mercedes fait surtout des dégâts chez les sous-traitants lauréats de ses appels d’offres. Fonderie Lorraine (370 salariés) évalue sa perte à 7 millions d’euros de chiffre d’affaires sur deux ans. La société devait assurer "la fabrication de carters moteurs de la gamme électrique de Mercedes. Au final, nous ne livrerons que deux sites sur les trois prévus", explique son président, Marc Friedrich. De même, l’allemand Seifert Logistics, qui a injecté 30 millions d’euros dans une plate-forme logistique à Hambach en vue de collaborer avec Daimler, doit revoir sa stratégie.

Une usine de panneaux solaires annoncée

Lorsque le groupe pétrochimique Ineos s’est présenté comme un repreneur potentiel, les habitants du territoire ont d’abord cru à un canular. Pour eux, ce nom évoquait surtout la plate-forme pétrochimique voisine de Sarralbe (Moselle), où le groupe emploie 220 personnes. L’effet de surprise passé, le projet de 4 X 4 Grenadier porté par le groupe ne suscite pas un enthousiasme débordant. Ce véhicule à motorisation thermique inspiré du Land Rover Defender contraste avec la voiturette pionnière de la mobilité électrique, mais dont le modèle économique peinait à être rentable.

Ineos GrenadierIneos
Ineos Grenadier Ineos Grenadier

Le territoire frontalier n’a pas d’autre choix que de s’adapter à cette nouvelle donne et prépare l’arrivée du futur propriétaire. La transition a déjà commencé au cœur du réacteur, Smartville. L’arrêt programmé de la petite citadine avait déjà conduit Smart France à proposer aux 650 salariés de ses équipementiers de rejoindre progressivement ses rangs. Près des deux tiers ont signé un accord de mobilité. Cet accord devrait être respecté par Ineos. Rassurés sur ce point, les équipementiers ont pris les devants et proposé leurs services au futur propriétaire des lieux.

Les PME du territoire s’interrogent aussi sur les opportunités que pourrait leur offrir Ineos. Le fabricant de pneumatiques Continental (1 300 salariés), l’autre poids lourd industriel de l’agglomération, sait déjà qu’il n’y aura pas de retombées pour lui, Ineos préférant chausser son futur 4 X 4 chez un concurrent. Localement, les milieux économiques ont même craint que le départ de Daimler ne fasse boule de neige auprès des nombreuses sociétés à capitaux allemands du territoire, confie Patrick Jaeck, le directeur général de MiniTec (27 salariés). D’autant que le salut de l’emploi ne viendra pas du land voisin de la Sarre, bien qu’une usine de batteries électriques y soit annoncée.

Au-delà de l’avenir de Smartville, Paul-Antoine Jung, le gérant du transporteur mosellan Altrans (550 salariés), s’inquiète de l’absence de nouveaux projets industriels sur la plate-forme de Hambach, l’un des douze sites industriels "clés en main" identifiés par le gouvernement en janvier 2020. Elle pourrait cependant accueillir une usine de panneaux solaires, avec 1 850 emplois à la clé. Si rien n’est signé, le norvégien Rec engagera la concertation préalable à ce projet le 14 décembre.

« Un symbole de la double culture franco-allemande »

Marc Zingraff, maire de Sarreguemines

En quoi l’usine Daimler est-elle un symbole pour votre territoire ?

Sur un territoire frontalier comme le nôtre, cette usine est un symbole de la double culture franco-allemande. Son inauguration par Jacques Chirac et Helmut Kohl en 1997 demeure une date clé pour notre ville. Nous lancions alors l’équivalent d’un RER transfrontalier reliant Sarreguemines à Sarrebruck. Nous ouvrions aussi des classes primaires bilingues en vue d’alimenter notre bassin d’emploi ouvert sur le land de la Sarre. Plus de la moitié des entreprises locales affichent des capitaux allemands !

Qu’a représenté Smartville sur le plan industriel ?

Après deux siècles d’activité, la fin des faïenceries de Sarreguemines a été un coup dur. Smartville est arrivé à point nommé, ouvrant un nouveau chapitre de notre histoire économique. Il n’y a pas eu de rupture industrielle, contrairement au bassin minier voisin.

Comment voyez-vous l’avenir ?

Smartville nous a apporté de grands moments de bonheur, avec l’annonce d’un SUV Mercedes, puis des lendemains moroses. Ineos s’est engagé à maintenir l’emploi et nous comptons sur l’évolution de son projet de 4 X 4 vers une motorisation plus écologique. Parallèlement, notre plate-forme de Hambach se prépare à accueillir une unité de production de panneaux solaires, un projet lourd d’enjeux qui doit encore être signé.

 

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