Comment répondre aux préoccupations du XXIe siècle avec un produit dont le procédé de fabrication date du Moyen Âge ? Les cinq savonneries historiques de Marseille et Salon-de-Provence (Bouches-du-Rhône) explorent diverses recettes pour entretenir la modernité du savon de Marseille sans ôter un gramme à son authenticité. Avec un argument « quatre en un » : ce savon composé à 72% d’huiles végétales fait simultanément du bien à la peau, à la planète, à la souveraineté française et au porte-monnaie !
« Le savon est un produit brut, intrinsèquement écologique, sans colorant, ni conservateur ou additif chimique… Un cube de 400 grammes dure deux à trois mois. C’est le meilleur rapport qualité-prix pour un produit naturel de soin et d’hygiène. La crise sanitaire a permis aux consommateurs de vérifier ses vertus quand le gel hydroalcoolique manquait. La crise économique peut accélérer la prise de conscience », confie Julie Bousquet-Fabre, la présidente de l’Union des professionnels du savon de Marseille (UPSM), qui se bat pour une indication géographique protégée (IGP) qui protégerait l’appellation « savon de Marseille » des usurpations. Elle dirige avec sa sœur Marie la savonnerie Marius Fabre à Salon-de-Provence, fondée il y a 122 ans.
Innover sans trahir
Entreprises du patrimoine vivant, les savonneries provençales, attachées à la cuisson au chaudron, investissent dans leur outil de production et dans la R & D. À Marseille, la Compagnie du Savon de Marseille, née en 1856 et détentrice de la marque Fer à cheval, a conçu avec ses maîtres savonniers un produit composé à 100 % d’huile d’olive, éliminant définitivement toute autre huile végétale (palme, coprah) qui facilitait la saponification.
« Nous avons identifié en France la demande d’une clientèle plus sélective sur les critères des produits qu’elle achète, explique Raphaël Seghin, son président. Elle réclame aussi de combiner économies et écologie sur les copeaux de savon pour une lessive fabriquée maison… 400 grammes de copeaux permettent d’effectuer 200 lavages. »
L’entreprise, qui réalise 7 millions d’euros de chiffre d’affaires et compte 33 salariés, réinternalise sur son unité des fabrications jusqu’alors sous-traitées, comme les savons liquides. « Nous pourrons accentuer le lien avec le savon de Marseille et sauvegarder notre bâtiment historique, construit en 1856, souligne Raphaël Seghin. Ce désir de naturalité nous conduit à nous engager dans la cosmétique solide. »
Cobranding avec la Marine nationale
Après son acquisition en 2013 pour le groupe Prodef, qu’il dirige, Guillaume Fiévet a redressé la Savonnerie du Midi et sa marque phare, La Corvette. Il a investi 1,7 million d’euros pour moderniser les chaudrons. Les deux derniers ont été remis en service en avril 2020, en plein confinement. Ces efforts ont permis à la PME de développer une gamme biologique, de décrocher le label Ecocert et même de signer un accord de cobranding avec la Marine nationale pour des produits cosmétiques destinés aux marins.
Elle est passée de 17 à 44 personnes, a doublé son chiffre d’affaires global (entre 9 et 10 millions d’euros en 2021) et vu croître de 3 à 25 % son chiffre d’affaires à l’export. Grâce à 400 000 euros du plan France Relance, l’entreprise poursuit sa transformation. « Nous consacrerons 1,1 million d’euros d’ici à la fin 2022 à des lignes de moulage et de conditionnement de cubes pour augmenter la qualité des produits finis et de l’emballage », indique le dirigeant, déterminé à voir l’IGP enfin reconnaître « la souveraineté d’un savoir-faire de territoire ».
Moins d'eau et moins d'énergie
À Salon-de-Provence, Irène et Jean-Louis Plot ont repris en 2004 Rampal-Latour, une savonnerie familiale crée en 1828. S’ils ont conservé l’atelier du centre-ville, ils ont construit en 2016 une usine neuve en périphérie pour y fabriquer savon de Marseille, savon noir, shampoing douche… en consommant sept fois moins d’énergie et quatre fois moins d’eau. Ces passionnés d’innovation sont allés jusqu’à coopérer avec l’IFP Énergies Nouvelles (Ifpen) pour élaborer des savons plus doux et hydratants, en augmentant le taux de glycérine à partir du procédé ancestral de saponification.
Le savon de Marseille, c’est une âme, une philosophie à défendre. Il a survécu aux crises, aux guerres…
— Julie Bousquet-Fabre, présidente de l'UPSM
La PME emploie 50 personnes pour 7,5 millions d’euros de chiffre d’affaires. Elle a développé des boutiques, s’est déployée dans les magasins bio et chez les revendeurs (1 200), a noué un partenariat avec l’Olympique de Marseille pour une gamme dédiée. Elle investit 1,5 million d’euros dans une extension de 1 000 mètres carrés sur le terrain voisin de son unité.
« Nous y installerons une activité de savons parfumés, confie Jean-Louis Plot. Nous nous lançons parallèlement dans les shampoings solides, avec une gamme réalisée sur site, après la commercialisation cet hiver d’une innovation conçue en interne, une crème solide biologique pour les mains, en stick, certifiée Ecocert et Cosmos. Avec un tel produit, on passe de 80 % d’eau à moins de 10 % ! »
Des recettes sans huile de palme
Marius Fabre, enfin, poursuit sa croissance en mixant investissements industriels, innovation, écologie et marketing. Après avoir investi en 2019 dans un quatrième chaudron, la PME de 40 salariés pour un chiffre d’affaires en 2021 de 10,8 millions d’euros en 2021, dont 25 % à l’export, s’équipe de nouvelles cuves et de technologies de chauffage plus économes de 30 % en énergie.
Partenaire de la Patrouille de France, vendue dans la boutique de l’Élysée, la marque a purgé son savon blanc et ses savonnettes de la décriée huile de palme au profit, après huit ans de R & D, d’une huile de tournesol cultivée en France et en Europe et raffinée à 200 km de son atelier. « C’était un défi environnemental majeur pour notre entreprise, admet Julie Bousquet-Fabre. Mais le savon de Marseille, c’est une âme, une philosophie à défendre. Il a survécu aux crises, aux guerres… Réduire l’empreinte écologique est une nouvelle adaptation que nous menons pour qu’il reste sain pour l’homme et l’environnement. »
Une modeste part du marché français
- Chiffre d’affaires du savon de Marseille (critères UPSM) : 6,5 millions d’euros
- Savon de toilette : 221,8 millions d’euros
- Savon solide : 68,8 millions d’euros
Source : IRI-Kantar
Désaccords autour de l’IGP
L’Union des professionnels du savon de Marseille (UPSM), qui regroupe quatre savonneries de Marseille et Salon-de-Provence (Rampal-Latour n’est pas adhérent), revendique la mise en place d’une indication géographique protégée (IGP) pour les savons produits dans ces deux villes, avec une cuisson au chaudron et sans produits chimiques.
Un deuxième groupement professionnel, l’Association des fabricants de savon de Marseille (AFSM), qui réunit onze autres savonneries de Provence-Alpes-Côte d’Azur, souhaite une IGP aux critères élargis (acceptant d’autres territoires et d’autres procédés).
La reconnaissance d’une IGP pourrait accélérer la croissance de ces savonneries, en permettant aux consommateurs de faire la différence avec des marques multinationales telles que Le Petit Marseillais (Johnson & Johnson), leader de la catégorie du savon solide avec 16,5 % de parts de marché en valeur en 2021, selon l’institut NielsenIQ.



