N’en déplaise au poète, il ne pleut pas sur le port de Brest en ce jour de janvier. Le ciel plutôt couvert laisse filtrer quelques rayons de soleil de temps à autre. Amarré, le navire câblier Pierre de Fermat est arrivé quelques jours plus tôt. Le commandant Cédric Boulos a eu la responsabilité d’aller le chercher en Martinique afin de le ramener en Bretagne. L'équipage du bateau d’Orange avait rempli sa mission, en posant un câble sous-marin entre Cuba et la Martinique, une opération qui a provoqué quelques tensions avec les pêcheurs locaux. S’il n’était pas à la manœuvre pour la pose (il a "simplement" ramené le bateau à bon port), le commandant rappelle l'une des bases de son métier : « bien se coordonner avec les pêcheurs, s’entendre avec eux fait partie intégrante de notre travail ». Le "seul maître à bord après dieu" doit aussi se faire diplomate !
Hervé Boutet Cédric Boulos est commandant du navire câblier Pierre de Fermat et d'autres bateaux de l'opérateur - Photo Hervé Boutet
Toujours prêts
Le retour au port n’est pas synonyme de repos pour l’équipage, même si une certaine décontraction semble régner ce jour-là. L’ambiance demeure très affairée. C’est que l’équipage sait qu’il peut être appelé à tout moment pour une intervention d’urgence. Le temps passé à quai doit être bien utilisé pour entretenir et maintenir les équipements. «Théoriquement, le navire doit être prêt pour partir en moins d’une heure», précise Didier Dilllard, le PDG d’Orange Marine. «On peut être mobilisé même pendant une opération de maintenance », renchérit le commandant. Nicolas Henelon, le lieutenant chargé de la navigation, explique profiter notamment de son passage à terre «pour préparer les routes à emprunter, mettre à jour les documentations et les cartes». Joignant la parole au geste, il ouvre l’un des tiroirs situé dans le poste de pilotage, où sont rangées 400 cartes.
Hervé Boutet Le lieutenant navigation Nicolas Henelon - Photo Hervé Boutet
Dans les faits, les départs sont rarement aussi soudains. Les délais sont souvent un peu plus longs, de l’ordre d’un ou deux jours de préavis, car il faut réunir les autorisations administratives pour naviguer et parfois même aller charger le câble dans un autre port. Mais une fois l'ancre levée, la date du retour est incertaine, une opération pouvant durer jusqu’à un mois.
70 personnes à bord
Au total, ils sont une soixantaine à naviguer quand il s’agit d’aller réparer un câble sous-marin (télécoms ou énergie). La population à bord peut atteindre 70 personnes pour une pose de câble : des équipes de l’opérateur concerné (Orange travaille pour des tiers sur cette activité) montent dans ce cas à bord. 60 ou 70 personnes, c’est beaucoup de métiers différents : les marins évidemment, les spécialistes de la pose et de la réparation du câble - dont l’indispensable jointeur - mais aussi le cuisinier ou l’infirmière (la seule femme à bord que nous croiserons ce jour-là).
Hervé Boutet En attendant de repartir, les marins entretiennent le Pierre de Fermat - Photo Hervé Boutet
Hervé Boutet Le technicien jointage Yves Delumeau dans l'atelier de réparation - Photo Hervé Boutet
Tous travaillent en alternant deux mois de labeur intensif et deux mois de repos. Mais ce n’est pas ce rythme particulier de travail qui semble le plus emporter l’adhésion : plutôt l’absence de routine. «Ce n’est pas monotone comme sur un porte-conteneurs, assure Terence Rodier, le lieutenant chargé de la sécurité. En deux mois, on peut poser un câble, être en transit ou à quais».
Avec ses 16 ans d’expérience dans la marine marchande, le commandant qui a rejoint le Pierre de Fermat deux ans plus tôt renchérit : «J’aime la diversité du métier. Tous les jours on prend des décisions parce qu’il y a toujours des imprévus». Loin d’une navigation tranquille d’un point A à un point B, la conduite du câblier l’oblige aussi à nouer des contacts avec des personnes diverses à bord mais aussi avec les pêcheurs, les autorités portuaires, la douane ou le représentant du client qu’il faut accompagner et rassurer.
Un robot sous-marin
Pour le novice, le navire apparaît comme un labyrinthe avec ses longs couloirs étroits et ses multiples escaliers. Malgré des dimensions qui peuvent sembler modestes de l'extérieur (le câblier mesure quand même 100 mètres de la proue à la poupe), il abrite autant de chambres individuelles que de membres d’équipage, une salle de sport, des espaces de repos, des ateliers et deux cuves où sont enroulés les câbles à poser. Le navire peut transporter jusqu'à 3000 kilomètres de câble à bord.
Au cœur du navire on trouve aussi un petit bijou de technologie : le Hector 7, un ROV(remoted operated vehicle). Ce robot sous-marin se voit confier des missions extrêmes : il plonge dans les eaux plus ou moins profondes pour aller chercher les câbles endommagés et les réparer.
Hervé Boutet Le Rov Hector 7 peut aller réparer un câble abîmé dans les profondeurs. Photo : Hervé Boutet
Pour le piloter à distance, il faut deux personnes, dont Antoine Jaffres, team-leader engins sous-marins. Titulaire d’une licence en mécanique portuaire et navale, il détaille : «Le Rov est capable de détecter la fréquence de 25 htz qui permet de repérer les câbles. Il possède plusieurs caméras. Ainsi, il peut trouver la position d'un défaut et sectionner le câble». Impatient et passionné, il attend les robots de nouvelle génération qui bientôt remplaceront l’actuel. Ces robots sont une fierté maison : ils sont conçus et fabriqués par Orange à Fuveau (Bouches-du-Rhône).
Le câblier immobile
Cette opération peut être difficile à réaliser, témoigne le lieutenant chargé de la navigation. C’est une particularité de la navigation avec ce navire : «pendant les phases de réparation du câble, le navire doit rester complètement immobile même avec vent fort», assure le commandant. Pour cela le câblier est équipé de cinq moteurs, deux à l’avant, deux à l’arrière et un au milieu. Le pilotage largement automatique peut être dangereux si la météo se dégrade beaucoup. A quai, on a du mal à l’imaginer.
Le poste de pilotage est vaste et présente la particularité d’être double. Le lieutenant chargé de la conduite pouvant s’installer à la proue ou à la poupe. La raison ? En opération de pose de câble, le navigateur s’installe plutôt à l’arrière du bateau et peut ainsi visualiser si tout se déroule bien et adapter la navigation.
Pour l’heure, l’après-midi tire à sa fin. Normalement, l’équipage devrait pouvoir passer la nuit en Bretagne… en attendant une alerte d’intervention.
Hervé Boutet L'intérieur d'une chambre individuelle - Photo Hervé Boutet
Récit Christophe Bys - Reportage photos Hervé Boutet pour L'Usine Nouvelle
Orange Marine en quelques chiffres
Le Pierre de Fermat est un des six navires dont dispose Orange Marine, un septième navire est consacré à la prospection. Le Pierre de Fermat a été mis en service en 2014. Depuis, il sillonne essentiellement l'Atlantique pour poser ou réparer des câbles, qu'il s'agisse de câbles sous-marins de télécommunications ou de câbles d'énergie. Orange affirme détenir 15 % de la flotte des navires câbliers dans le monde. Toujours selon l'opérateur, l'ensemble de sa flotte serait intervenue 670 fois au cours des 15 dernières années pour réparer des lignes intercontinentales. Son record est une intervention à 6000 mètres de profondeur. Orange Marine intervient aussi bien pour le compte de l'opérateur français que pour d'autres opérateurs ou fournisseurs d'énergie du monde entier. La fabrication des Rov a été internalisée par l'entreprise.



