0, 1, 2, 3…ans de retard, le mauvais compte à rebours d’Ariane 6 qui fragilise l’Europe spatiale

L’agence spatiale européenne mise désormais sur un premier vol d’Ariane 6 au quatrième trimestre 2023. Privé de fusée russe Soyouz à cause de la guerre en Ukraine, et après la prochaine retraite de la fusée Ariane 5, Arianespace ne sera pas capable de proposer des solutions de lancement lourd à ses clients institutionnels…qui pourraient ainsi passer chez le concurrent SpaceX.

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Ariane6
Ariane 6 est bien loin de pouvoir décoller. Des tests techniques critiques sont toujours en cours, aussi bien au centre spatial guyanais qu’à Lampoldshausen, en Allemagne.

Une fois de plus, Ariane 6 est en retard. Josef Aschbacher, le directeur général de l’ESA (agence spatiale européenne), a annoncé le 19 octobre lors d'une rencontre avec la presse que le premier vol du futur lanceur européen était repoussé au quatrième trimestre 2023. Il s’agit du troisième délai majeur concernant le programme : la mise à feu initiale était prévue à l’origine à la fin de l’année 2020.

Ariane 6 est encore bien loin de pouvoir décoller. Des tests critiques sont toujours en cours. D’une part, au centre spatial guyanais, les équipes réalisent des tests dits combinés entre la fusée et son nouveau pas de tir afin de s’assurer que les deux éléments fonctionnent bien ensemble, notamment au niveau des connexions électriques, informatiques et fluidiques. A Lampoldshausen (Allemagne), le centre aérospatial allemand (DLR) commence à peine les essais à feu du moteur réallumable Vinci de l’étage supérieur. Ces tests pourraient prendre encore plusieurs mois et, une fois terminés, le lanceur devra encore passer une phase de qualification pout être déclaré apte à voler.

L'autonomie européenne fragilisée

A force du cumuler du retard, les conséquences se matérialisent pour Arianespace et pour l’Europe spatiale. Arianespace se retrouve dans une situation inédite : elle n’aura plus de lanceur lourd ou mi-lourd à proposer à ses clients institutionnels comme privés, à partir du deuxième semestre de l’an prochain ! La fameuse autonomie d’accès à l’espace, l’alpha et l’oméga de la politique spatiale européenne, est d’un coup sérieusement fragilisée.

Les trois dernières fusées Ariane 5 sont en effet déjà réservées, la toute dernière effectuant son vol à la fin du premier semestre 2023. Il n’a pas été prévu d’en fabriquer d’autres. Cette précaution avait été jugée inutile car à l’époque, Soyouz était le plan B en cas de retard d'Ariane 6. Or l’invasion de l’Ukraine, imprévisible, a changé totalement la donne. La Russie, parmi ses mesures de représailles vis-à-vis du camp occidental, a fermé le robinet des Soyouz au profit de l’Europe.

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Résultat : Arianespace se trouve dans l’incapacité d’honorer cinq contrats auprès de clients institutionnels qui avaient réservé un lanceur Soyouz. Parmi ces clients, l’ESA pour deux missions scientifiques (Earthcare et Euclid), la Commission européenne pour deux lancements de satellites Galileo, le CNES et les armées françaises pour lancer un satellite d’observation de la Terre. Ces derniers ont désormais le choix : soit attendre l’arrivée d’Ariane 6, soit basculer sur le petit lanceur Véga C si leur satellite n’est pas trop lourd, soit… aller à la concurrence. Reste à savoir sur le ministère français des Armées est prêt à confier son satellite espion de dernière génération à une société de lancement non européenne ?

Revoir la gouvernance spatiale européenne ?

A qui profite les incroyables déboires d’Arianespace ? On pense évidemment à SpaceX à qui tout semble réussir. La société d’Elon Musk prévoit d’accélérer ses cadences et de réaliser un nombre record de 100 lancements en 2023 pour répondre à la demande croissante de ses clients. Le contraste de fortune est vertigineux. La situation est d’autant plus dommageable que le secteur des services des lancements décolle. Le marché accessible par Arianespace s’élève à 3 milliards d’euros par an pour la décennie en cours contre seulement 2 milliards d’euros pour la décennie 2010-2020.

Comment l’Europe spatiale, qui a fait de l’autonomie de l’accès à l’espace sa raison d’être, en est-elle arrivée là ? Sans conteste, le facteur malchance a pesé lourd. D’une part, la pandémie mondiale engendrée par le virus du Covid-19 a freiné le programme. D’autre part, l’invasion de l’Ukraine et ses conséquences pour le secteur spatial, n’était prévisible de personne.

Toutefois, une remise en question semble de mise. ArianeGroup le maître d’œuvre industriel du lanceur, a-t-il péché par excès de confiance ? D’autant plus que le risque industriel associé au programme Ariane 6 était relativement limité. S’il est optimisé, le lanceur n’est pas révolutionnaire dans sa conception, la fusée n’étant pas conçue pour être réutilisable. Le but du programme était avant tout de concevoir un lanceur compétitif, deux fois moins cher à produire qu’Ariane 5. Un objectif atteint puisque la fusée a été commandée à 29 exemplaires avant même d’avoir volé.

ArianeGroup et ses partenaires ont aussi rencontré des difficultés techniques. Certains éléments ont pris plus de temps à être développés, comme le générateur de puissance auxiliaire de l’étage supérieur du lanceur ou encore le bras cryogénique du pas de tir.

La gouvernance spatiale européenne est également fragilisée par un tel retard. Les relations entre l’ESA (responsable du programme Ariane 6), le CNES (responsable du pas de tir et des infrastructures au sol) et ArianeGroup (maître d’œuvre industriel du lanceur) sont-elles réellement optimisées ?

Adapter le mécanisme du retour géographique

Devant l’urgence de la situation et pour redresser la barre, les trois parties ont décidé en mai dernier (trop tardivement ?) de mettre à plat leur organisation. Une équipe conjointe réunissant leurs principaux experts du programme a pris ses quartiers aux Mureaux (Yvelines), où est assemblé l’étage principal du lanceur. « Avec la mise en place de la nouvelle équipe, les problèmes remontent plus vite au plus haut niveau chez les trois partenaires et nous pouvons ainsi les résoudre plus rapidement », reconnaît André-Hubert Rousselle, patron d’ArianeGroup.

Ce retard pourrait faire une autre victime collatérale : le retour géographique. Cette pratique veut que la charge industrielle associée à un programme ESA soit répartie entre les pays membres de l’agence en fonction de la hauteur de leurs investissements. Si certains défendent cette habitude, qui permet à des « petits pays » de gagner des compétences techniques et industrielles rares, d’autres la contestent, estimant qu’elle aboutit à une certaine inefficacité industrielle. « Pour les domaines où la compétition internationale est très forte comme dans le secteur des lanceurs ou dans les programmes de télécommunications, des adaptations de la règle du retour géographique pourrait permettre d’optimiser l’organisation industrielle et de réduire les coûts des programmes », reconnaît Philippe Baptiste, patron du CNES.

Les surcoûts supplémentaires liés à ce retard, qui font aujourd'hui grimper la facture du programme Ariane 6 à environ 4 milliards d'euros, sont à répartir entre les Etats membres de l’ESA et les industriels. Cette annonce intervient un mois à peine avant la grande conférence de l’ESA qui va réunir à Paris les différents ministres en charge de l’espace des Etats membres. Elle doit définir les ambitions spatiales de l’Europe et son budget sur les trois prochaines années. Les discussions risquent donc d’être musclées. 

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